12 septembre 2009
Les 6e4 et les pompes enchantées
Ou : c’est lorsqu’on s’y attend le moins, qu’il ne se passe pas grand-chose.
Cette phrase me fut inspirée lorsqu’absorbé par ma quête d'anecdotes afin de remblayer ce blog, je tombai en émoi devant les tatanes à Bourzig.
En effet, deux superbes baskets ornaient ses espingouins. De couleur orange, un orange fluorescent tirant vers le vindicatif avec de jolis reflets outrageants, dont on peut raisonnablement estimer qu’une exposition prolongée à son rayonnement, ne donne un léger hale aux 6e4, tant il est vrai qu’une telle intensité aurait rendu envieuse n’importe quelle source radioactive.
Mais ne soyons point trop taquin me dis-je, je me contentai donc d’une simple observation auprès de mon enluminé des pieds :
– Hé bé Bourzig, que voilà une bien belle paire de baskets...
– Oui je sais, 28,90 € à la Halle aux Chaussures...
– Une paille en fait... mais dis-moi, ne sont-elles pas un peu grandes ???
– C’est ma mère, elle a pris deux tailles de plus pour que ça me fasse jusqu'à la troisième.
En mon for intérieur, je fis un rapide calcul : à la vitesse scolaire de Bourzig, dix pointures supplémentaires eussent été plus prudentes, mais peut-on reprocher l'optimisme d'une maman ????
– Sage précaution. Pis elles sont discrètes tes baskets, manquerait plus qu'elles clignotent...
– Mais elles clignotent !! Regardez, j’appuie là… et hop…
Bon sang !! Il disait vrai !!! Ses baskets clignotaient !!
J'observais, admiratif, les baskets clignoter, et je fus soudain transporté à travers l’histoire de l’humanité, ému, arpentant ce fabuleux chemin qu’est l’histoire des inventions, cette épopée qui nous mena sans coup férir du silex au presse-purée, en passant par l’exploration lunaire et le fil dentaire. Alors je m'inclinai devant Newton, Einstein, et Adidas, scotché par cette synthèse époustouflante du progrès qu’arborait Bourzig fièrement en bandoulière, mais au niveau des pieds.
C’est donc un Bourzig tout clignotant du bas qui fit quelques pas dans l'allée afin d’exposer à l'assistance ses deux gyrophares et les 6e4 furent ébahis par le spectacle. Fanny fit remarquer très justement qu’on pouvait à distance le confondre avec un camion de pompier, et Bourzig n’en fut pas peu fier, car venant de l’être aimée, le compliment valait demande en mariage, le pompier étant très bien coté dans nos contrées.
Alors il se répandit en explications, maîtrisant visiblement sa matière, exhiba ses pompes devant l’auditoire, d’abord à cloche-pied, puis accroupi pour que ça fasse de l’ombre, puis extension sur la pointe, puis pieds joints, ensuite jambe levée, et pour finir, exécuta moult rotations de la cheville afin qu’aucun angle ne nous échappe. Les 6e4 clairement conquis l’abreuvèrent de questions éminemment techniques, d’aucun demandant s'il y avait une roulette dessous pour vionzer en marchant, tandis que d'autres s’inquiétaient de savoir, à juste titre d’ailleurs, si on faisait les mêmes en jaune.
Seuls Morgnole et Astapouic firent la moue, peu sensibles à ces clignotements, déclarant que c’était passé de mode, que c’était juste ridicule, qu’ils avaient eu les mêmes à l’âge de cinq ans. Bourzig prit la remarque de plein fouet, alors qu’il était justement en train de coller une basket sous le nez de Trapugne pour lui faire voir les ampoules qu’on voit pas bien quand on est loin. Humilié par l’affront, il me regarda dépité, et je compris que le camion de pompier avait besoin de secours. Je fustigeai donc les deux malpropres en m’engageant devant les 6e4 à faire clignoter leurs oreilles et accessoirement leur arrière-train s’ils persistaient dans leur aveuglement. Les deux lascars m’ayant signifié leur refus catégorique de clignoter à leur tour, j’enjoignis Bourzig à reprendre sa narration.
– Oui alors heu… et la nuit dans ma chambre, mes baskets, ben ça fait comme deux gros yeux...
Ouais.
Visiblement, Bourzig possédait l’art du conteur d’antan, cette façon de diluer le détail affligeant dans un ensemble qui ne l’était pas moins, de joindre l’inutile au désagréable…
– Et mon père, il a dit que c'est pour ça que les chauves-souris entrent dans ma chambre… elles sont attirées par la lumière des baskets…
Cette irruption des chauves-souris dans sa chambre, et donc dans notre affaire, d’un frisson fit raidir mes lombaires, les 6e4 ouvrir grand leurs yeux, quelque peu apeurés, je me vis contraint de tempérer le narrateur Bourzig car avec ses histoires de gros yeux dans le noir et de chauves-souris dans la chambre, il était en train de me foutre la pétoche à toute la classe.
– Oui ben on a compris, mais tu dors avec tes baskets toi ???
– La nuit seulement…
– ?!?!
– Ma mère elle a dit qu'il fallait les porter pour les faire…
Je saluai le conseil avisé de maman-Bourzig mais priai ardemment et en silence afin que Bourzig ne fut jamais sujet au somnambulisme, car je te laisse imaginer cher lecteur les scènes d’angoisse à la vision de deux baskets déambulant aux alentours de minuit dans la maisonnée, ou stationnant devant le frigo.
– Et mon père, il a dit que quand on ira à la chasse, on me confondra pas avec les lapins…
– Je confirme.
Mais si je partageais l’avis de son géniteur, je crus bon de préciser à Bourzig qu’il n’y aurait pas plus de risque de confusion avec les sangliers et les sauterelles, ce qu’il admit bien volontiers, Morgnole ajoutant même que de tels gyrophares au ras du sol, c’était un truc à vous faire fuir les fourmis. Je réitérai à ce dernier ma proposition de clignotement jumelé oreilles/arrière-train, mais il la déclina de nouveau.
Après ces quelques digressions sur l’événement du jour, il était temps de se mettre au travail.
– Dis, tu peux pas arrêter tes trucs Bourzig s’il te plait ??? Ces clignotements, ça finit par être pénible…
– Ben… j’arrive plus à les arrêter…
– ?!?!
C’est donc tous feux allumés que Bourzig passa la séance, clignant des pieds une heure durant.
Mais je ne te cache pas cher lecteur, que de le voir ainsi briller en cours, remplit mon cœur de joie.
21 juin 2009
Chers élèves
C'est avec beaucoup de gravité que l’ensemble des enseignants vous informe que les cours cesseront le 2 juillet 2009 au soir. Cette mesure est définitive et ne fera l’objet d’aucune négociation (elle concerne également les cours de maths). Bien conscients de la violence de cette injonction, et si tant est qu’il soit possible d’atténuer votre colère, nous tenons à préciser que nous ne nous associons en aucune façon à cette décision, d’autant que nous ne sommes pas épargnés puisque cette mesure s’étend à l’ensemble des enseignants.
Aussi, c'est une communauté éducative consternée par cette échéance qui se joint à moi pour vous faire part de son affliction, et vous assurer qu'elle n'aura de cesse de trouver les responsables de cette décision.
Toutefois, chers élèves, nos chers pioupious, je vous demanderai de conserver votre calme et de rester dignes, comme l’année dernière où vous fîtes preuve d’une extrême pudeur, acceptant ces deux mois de vacances crânement, dissimulant votre détresse derrière quelques bravades, un bonheur de façade touchant, mais aussi un bordel sans nom, que vous eûtes la délicatesse d’agrémenter de quelques doigts d’honneur bon enfant.
Merci d’avance.
Je n’aurai pas l’indécence de vous révéler les drames personnels qui affligent la communauté des enseignants depuis cette annonce. Aussi jetterai-je nonchalamment un voile pudique sur les scènes de désolation ayant lieu en salle des profs, où le fait de ne plus vous voir pendant deux mois a plongé nombre d’entre-nous (moi, pas trop) dans des états de prostration proche d’un autisme radical. Cette pathologie plus connue sous le nom de « syndrome foudroyant de quand y’a plus d’élèves », peut provoquer par effet de compensation, des états de bonheur artificiels proches de ceux produits par l’injection massive d’héroïne coupée avec de la colle à rustine savamment dilué dans de la moutarde de Dijon. Ce syndrome est caractérisé par des troubles du comportement alarmants, amenant certains, voulant faire bonne figure, à masquer leur pathologie sous d’anodines questions du style : « Et toi ?? Tu retournes en Bretagne ??? ». Ou d’autres, se voulant débonnaires face au vide abyssal de votre absence, niant le deuil à venir : « Nous, on file les gamins aux parents et on s’barre en Italie !! ». Je préserverai l’anonymat de cette prof d’anglais sur le point de s’automutiler, qui sous des airs badins faussement désinvoltes, dans un total déni du réel, ânonnait à la cantonade : « Cette année, c’est bronzette à Bandol !!! Et j’m’en fous, je retente le deux-pièces !! ».
En faut-il du courage pour se voiler ainsi la fesse face.
Mais personne n’est dupe du drame qui ourdit dans ce total non-dit.
J’ai à mon tour tenté une diversion à l’accablement général par une phrase timidement teintée d’humour, quoique désabusée, mais où suintait ma déprime profonde « Moi je retourne en Grèce, t’as de ces nanas là-bas, tu verrais les lolos !!!!! » Mais je ne fis pas illusion, et ne pouvant me mentir, c’est un torrent de sanglots qui ponctua mon propos.
Ah mes chers élèves, mes gaufrettes.
Et que dire de votre prof de SVT, ce cher Christophe. Sachez que c’est un homme à bout, anéanti par l’épreuve, déambulant hagard, livide, qui tituba en direction d’un des nombreux ordinateurs de la salle (deux en fait), où là, tapotant au hasard sur le clavier déjà mouillé de son chagrin, je le vis réserver in extremis trois semaines aux Canaries en pension complète et déjeuner compris. À cet instant, bouleversé par ce spectacle, tentant de le soutenir dans l’épreuve, je simulai pour le distraire un intérêt pour la gente féminine « Hé, y’a de la nana là-bas mon salaud !!! Réserve pour moi aussi !!! ». Ce qu’il fit sur le champ, secoué par les sanglots, me mettant dans la délicate situation d’être entouré de nanas pendant trois semaines.
Mais l’amitié n’a pas de prix (contrairement à trois semaines aux canaries, putain, mon salaud).
Je n’ose vous décrire les scènes d’hystérie qui virent certains vider d’un geste rageur le contenu de leur casier afin d’y trouver une ultime convocation, mais feignant à s’y méprendre l’indifférence par des sourires radieux, dans un constant déni du réel, signe avant coureur d’un jmenfoutisme estival et communicatif, beurk, poussant l’hypocrisie jusqu’à me provoquer, proposant d’aller « boire un pot », et de « s’faire un p’tit resto dans la foulée », ultime fanfaronnade du prof bafoué, mais pathétique bravade, à laquelle je souscrivis afin de ne pas les laisser seuls, suggérant même par pure démagogie, et peur des représailles, une « sortie en boite de nuit », pour en finir.
Toutefois, chers élèves, mes chers élèves, mes calissons, si vous le souhaitez, nous pouvons rester et faire fi des décisions du cartel d’irresponsables qui nous gouvernent. Il vous suffit d'en faire la demande (par contre, je vous demanderai de nous contacter assez vite, car il y a de fortes chances que nous ne trainaillions pas de façon excessive le 2 juillet).
Avant la séparation définitive, je vous propose de communier ensemble une dernière fois. À cette fin, je vous enjoins ce jour-là de vous poster près du portail du collège, afin de voir vos enseignants quitter pour la dernière fois de l'année l'établissement.
Petit instant d'émotion à partager.
Mais aussi pour vous, une occasion en or d'assister à un départ de grand prix de Formule 1, car je peux vous assurer qu'en général ce jour-là, on traine pas trop à papoter !!!! (Pardon pour ce dérapage, mais j’essaie de faire bonne figure, croyez bien qu’il m’en coûte.)
Je tiens à préciser à cet égard, que même les profs qui viennent en vélo sont vraiment impressionnants, alors pensez à vous tenir à distance !!! Et n'essayez pas de nous faire coucou, à ces vitesses, on vous verrait pas !!! (Pardon pour ce nouveau dérapage, c’est les nerfs, deux mois c’est long.)
Mes Chers élèves, mes pioupious, mes gaufrettes, mes calissons, déjà tout me manque de vous, de vos airs mutins à vos mutineries, je vous laisse donc, par un peu de poésie : adieu !!!! Veaux !!! Vaches !!! Cochons !!! Couvée !!!!!! Et vivement la rentrée !!!!!
(Putain, c’est trop dur, je craque là.)
19 mai 2009
Potins et Popotins (bilans amoureux en 6e4) 4/4
Cas n° 3: Bourzig/Fanny
C’est en suivant le regard de Fanny que ce matin-là, je compris que le printemps se mettait à l’ouvrage. Au bout de ce regard compassé se trouvait notre Bourzig, négligemment posé sur sa chaise, en proie à un total relâchement musculaire, véritable petite boule d’inertie, affichant la sérénité de celui qui sait que la reprise de l’activité c’est pour 2010, ce qui lui laisse donc un peu de marge.
S’il est généralement admis qu’en amour chacun cherche son contraire, que Fanny est une sacrée bosseuse, son choix de Bourzig semblait donc frappé au coin du bon sens (ou tout indiqué, tomber sous le sens, aller de soi, etc.).
Couple de type standard, qui peut se prévaloir d’une relation durable, que l’on peut attribuer à une infinie patience de Fanny, son sens aigu de l’abnégation, une admiration fervente pour l’être cher – ne me demandez pas pourquoi, mettons cela sur le compte des mystères de l’amour – et côté Bourzig, d’une exemplaire fidélité. Fidélité que l’on ne doit pas à une particulière grandeur d’âme (ce qui pourrait être mon cas), un souci d’honnêteté ou d’éthique (c’est tout moi ça, enfin, dans les grandes lignes), ou autres renoncements héroïques aux tentations (ma spécialité, enfin, en général), mais à une caractéristique bien plus efficace : une indécrottable flemme. Fanny ne s’y est pas trompée, visionnaire notre choupette, mieux vaut un bon gros faignant alcoolique qui sieste jusqu’à point d’heure, mais fidèle, qu’un bosseur qui ne le serait point (Me trompai-je ou te senté-je réticente à mon postulat chère lectrice ???? J’ai un doute soudain, aurais-je dit une grosse connerie ??? Tu confirmes lectrice ??? Je prends acte et revois céans mon postulat (Au fait, est-on infidèle lorsqu’on se trompe souvent ??? Ahahahahah !!! Elle est bonne hein ???? Tu la connaissais déjà ??? Ok. Je te sens contrariante lectrice ce matin, n’aurais-tu point une machine à faire tourner pendant que je distrais les lecteurs ???)).
Bien.
Pour en revenir au couple Bourzig/Fanny, la nouveauté, c’est que depuis le temps qu’ils sont ensemble, ils ont fini par l’oublier. C’est tout le problème de l’amour à cet âge. En effet, une fois passées les interminables négociations menées par les copains et copines dûment mandatés, la rédaction du contrat amoureux (clauses diverses, conditions de livraison, pénalités de retard, chantages variés), la signature, sous la forme de sourires entendus, et bien sûr pour conclure, l’officialisation devant la classe (en général, la tradition veut que le promis porte le cartable de l’élue sous les ricanements de ses potes pendant une semaine sans réagir), on fait quoi ???? Ben rien, on attend que ça se passe (oui je t’ai bien entendue cher lectrice, ce n’est pas typique de cet âge puisque tu vis la même chose avec ton compagnon depuis une quarantaine d’années, mais ne gâche pas le plaisir de notre jeunesse par tes interventions désabusées. D’ailleurs, au fait, elle tourne cette machine ???? Pardon ??? Tu attends le tarif heures creuses ???? Ok, tu peux rester).
Par crainte de voir l’union se briser, j’éperonnai discrètement Bourzig :
– Eh Bourzig, n’oublie pas d’offrir des fleurs à Fanny, sinon… tintin la gisquette…
– Ben c’est pas la peine, pasqu’au marché, ma mère elle a donné des laitues à sa mère, et de la ciboulette aussi, et gratuit en plus… alors c’est bon…
– Mais dis-moi, c’est quasiment une dot !!! Ben dis donc Fanny, tu es gâtée !!!
– D’abord c’étaient pas des laitues mais des scaroles, et ma mère en a payé une d’ailleurs, et de la ciboulette, on en a sur le balcon… alors bon…
Bourzig, vexé, touché au flanc par le trait de la belle, ne s’en laissa pas compter :
– Oh !!! C’étaient pas des scaroles !!!! Ma mère elle sait bien quand même la différence entre une laitue et une scarole !!! Ben ça c’est la meilleure…
– Oui ben elle sait peut-être la différence mais c’était des scaroles, d’ailleurs on les a pas mangées et même mon père a dit qu’elles étaient pas mûres…
Humilié par l’affront, Bourzig, au plus bas par le coup infligé, rétorqua de plus belle :
– Mais ça peut pas être mûres des laitues !!!!! Ça existe même pas des laitues mûres !!!
– C’étaient des scaroles.
Je notai au passage le courage de Fanny qui se mettait à dos et d’entrée belle-maman, ce qui d’expérience n’est jamais bonne chose. Quant aux laitues/scaroles pas mûres, Bourzig ne pouvait s’en tirer à si bon compte, et je devais bien admettre que ce dernier était un sacré goujat, mais me gardai bien d’interrompre leurs roucoulements, d’autant que pour ne rien te cacher cher lecteur, personnellement, je suis plutôt mâche.
S’ensuivirent des échanges animés où l’art de la séduction se mêla à l’art du potager, par la grâce des batavias et autres romaines, je vous passe le persil en bouquet, et tout ceci au final me donna dois-je dire, une furieuse envie de charcuterie.
Mais laissons là nos amoureux, respectons leur intimité, constatons simplement que leur idylle se porte au mieux, et que je m’alertai pour rien. Mais tu le sais cher lecteur, je m’inquiète pour si peu. Mais à dire vrai, lorsque je songe à Fanny s’enivrant de ciboulette en mastiquant sa laitue pas mûre tout en rêvassant à son chevalier, mon cœur s’emplit de joie et s‘envole vers l’azur comme l’hirondelle qui annonce le printemps. Ces deux-là semblaient donc faire la paire.
Une sacrée paire oui.
M’est avis que ces deux tourtereaux sont ensemble pour longtemps, et je ne serais pas étonné que plus tard ils convolent et nous fassent des petits Bourzig, auquel cas, j’apprécierais qu’ils m’en mettent un de côté, juste comme ça, pour voir.
Conclusion
Eh bien voilà cher lecteur, un bilan partiel des amours des 6e4, tant il est vrai qu’il y en aurait des choses à dire sur les effets du printemps. Eh oui, comme aimait à le répéter mon Maître Shar Li : « L’amour est à la vie ce que l’injection électronique est au moteur à explosion, le petit truc qui rend la vie tellement plus chouette ».
Et c’est si vrai.
Il disait aussi, et rendons grâce à sa grande sagesse « Dans le grand moteur de la vie, c’est le pot d’échappement qui fait la différence ».
Oui là c’est moins clair, mais bon, je ne saurais mieux conclure, alors bon printemps à tous.
PS :
Il ne t’a pas échappé cher lecteur, disséminées au cœur de ces chroniques, quelques références aux machines à laver. En fait, j’ai souhaité placer ces chroniques sous le signe de la machine à laver, en hommage aux dégâts des eaux qui se sont produits en mon domicile, consécutifs à une inattention de ma part, ayant déplacé lors d’un ménage rageur et printanier – ah le printemps !!! – la susdite machine, et laissé par inadvertance le tuyau de vidange par terre, et derrière la machine, pour que je ne le voie pas. Toutefois, il serait malhonnête de ma part de maugréer et faire mauvaise foi, car une inondation n’a pas que des inconvénients. En effet, celle-ci m’a permis de constater d’une part, que le sol de la salle de bain était incliné, puisque l’eau s’est écoulée jusqu’au couloir visiblement assez naturellement. D’autre part, que le sol du couloir était lui aussi incliné, puisque l’eau est parvenue jusqu’au salon, là aussi très naturellement. Mais par contre, que le sol du salon était parfaitement horizontal, puisque l’eau y est restée, formant une sorte de flaque, ou de lac, je ne saurais dire, c’était pas laid d’ailleurs, flaque qui m’a valu des séances mémorables d’aqua-planing lorsque j’ai épongé de façon tout à fait relâchée, à la limite de la désinvolture et tout en chantonnant, comme tu l’imagines cher lecteur. Tout ceci s’étant produit pendant que je m’impliquais fortement dans une activité que l’on pratique généralement aux alentours du tarif heures creuses, une sieste donc, tu vois lecteur, tout se tient. Je suis moi-même surpris qu’apparaissent en filigrane, que dis-je, en subliminal, des pans entiers de ma vie intime au cœur de ces coquines chroniques, mettons cela sur le compte des mystères de l’écriture.
17 mai 2009
Potins et Popotins (bilans amoureux en 6e4) 3/4
Cas N° 2 : Amina/Benjie
Couple fort bien assorti, car tu le sais cher lecteur, c’est une mes tâches que de veiller à la qualité des appariements, et la paire Amina/Benjie me sembla former un attelage fort singulier.
Seulement voilà. Pour Benjie, les filles, c’est l’inconnu. Il a bien remarqué qu’il y avait dans la classe des trucs qu’étaient pas habillés pareil, qui ressemblaient un peu à des sœurs, mais en moins chiant quand même, qui jouaient pas au foot, qu’avaient de meilleures notes, et qu’on savait pas trop à quoi ça servait, mais qu’on appelait des « filles ».
Pouah quelle horreur.
D’ailleurs, quand je lui demande s’il a une copine, il pouffe et regarde ses potes en secouant les épaules genre « mais pour qui y me prend lui ??? ».
Autant lui faire sauter un à un tous ses petits galons d’homme.
J’avais eu vent d’une tentative de Pitchoune envers le petit homme, mais connaissant le caractère exécrable atypique de la belle, ce jour-là, je fis en sorte qu’il déclarât sa flamme à une beaucoup moins inflammable.
Pauvre Benjie, avec tous les cartons qu’il s’est pris cette année, il s’est peu à peu transformé en cible émouvante, et c’est à chaque fois une bien difficile épreuve que de le voir ramper entre les bureaux pour échapper aux mauvaises notes. Aussi, lui adjoindre une joliette constituait en quelque sorte une forme d’assistance psychologique, doublée d’un opportun soutien scolaire.
Enfin bref, il était temps pour moi d’incliner le cours des choses, de me glisser subrepticement derrière la destinée, et de la pousser sans vergogne dans les escaliers :
– Dis Benjie, je crois que tu as un ticket avec Amina…
– Un ticket de quoi ????
– Un ticket de loto bazu !!!! Mais un ticket vers le bonheur pardi !!!!
– ?!?!
Mais hélas, Benjie resta dubitatif à l’annonce de ce bonheur futur, songeur quant au concept, perplexe sur sa mise en œuvre, sceptique sur son opportunité, réservé quant à sa faisabilité, hésitant devant les enjeux, circonspect face aux conséquences, enfin bref, pour tout dire cher lecteur, et pardonne-moi cet écart de langage : Benjie s’en collait grave les fesses au plafond
Mais je persistai, et là encore, j’inclinai le cours des choses, plaquai le hasard au sol, bottai le cul du destin, talochai le sort, baffai les aléas, tartai les vicissitudes, mouchai la destinée, avant de les ligoter tous, et de balancer le tout par-dessus le bastingage :
– D’ailleurs dorénavant, vous ferez équipe tous les deux sur Internet…
– Oh non !!!! Pas ça !!! S’il vous plait m’sieur !!!!!
La scène fut terrible, je n’ose vous la décrire. Si ??? Ok, et puis bon, une scène gore de temps à autre, ça détend :
La violence de mon injonction terrorisa Benjie, qui se mit à claquer des dents, l’effroi déforma son visage, son corps se convulsa en d’épouvantables spasmes, ses yeux devenus verts s’exorbitèrent, l’horreur de ma proposition le fit abondamment baver, tandis que son cou gonflait sous la pression artérielle.
Une vision d’horreur donc.
(Hé, j’avais prévenu, alors venez pas faire vos chochottes s’il vous plait.)
Il y avait de quoi, car pour Benjie, se retrouver devant un ordinateur à coté d’une fille, c’est l’équivalent du supplice du pal suivi d’un écartèlement en place publique, ou pire, un goûter sans Nutella suivi par un brossage de dents, dents du bas comprises, plus celles qu’on voit pas pasqu’elles sont derrière.
Enfin, n’exagérons rien tout de même.
Mais j’étais fier, car en adaptant assez subtilement le speed-dating en cours de techno, je créai peut-être une de ces merveilleuses histoires d’amour qui te font tant rêver chère lectrice lorsque tu attends le regard par delà l’horizon, la fin du cycle essorage.
Quoique ce soit plutôt mal barré.
À suivre
15 mai 2009
Potins et popotins (bilans amoureux en 6e4) 2/4
Je ne cache pas cher lecteur que ce divorce annoncé me marrit. Amina confirma s’agacer des jalousies incessantes de Trapugne, pour un oui ou pour un nom, et ses tendances à la disputer.
Sa manie du mano à mano la mina,
Culmina quand nous vîmes Amina ruminer.
Le mano à mano lamina Amina,
Plus de menues manies du minois n’émanaient,
Car nous vîmes à sa mine une Amina minée.
D’autant que nous étions sur le point de fêter leur noce de caramel, quelle tristesse.
J’avoue cher lecteur que pour moi c’est incompréhensible, car Amina, avec ses nouvelles tongs, est à tomber par terre. Ah le printemps !!!!!!! De plus, la Miss resplendissait dans une sublime jupe à volants très larges d’où dépassaient ses deux minuscules gambettes telles deux aiguilles à tricoter émergeant d’une pelote, c’est-y pas mimi ça ????
– Allons Trapugne, tout de même, tu pourrais rester avec elle, t’as vu ses tongs ???
– ?!?!
Trapugne pencha la tête et observa au loin le pied de la belle.
Ce pied au galbe délicatement souligné par la semelle faisant office de calice, et qui par la magie de l’élasticité du précieux élastomère assure les fonctions d’amortisseur, car vous marchez comme en suspension. En effet, la démarche devient rebondie, la foulée plus ample, le déhanchement lascif, à la limite de la lubricité, et l’illusion de voler est proche. Ainsi, une banale et besogneuse randonnée peut tout à fait se comparer à un surf ébouriffant sur les ondes émeraudes d’une mer australe exécuté sous l’œil admiratif d’une bande de requins déconcertés quoique un brin goguenard, mais quand on creuse un peu, plutôt bon enfant. D’autres évoqueront la capacité de la tong à absorber les aspérités mesquines d’un macadam grossier, car bien souvent réalisé par des ouvriers désinvoltes, et à donner cette illusion de déambuler sur le grand tapis brun du festival de Cannes, certaines précisant alors, cette sensation délectable bien qu’assez subtile d’être une star. Les derniers vous expliqueront que la tong largement ajourée, a cet étonnant pouvoir de muer chaque flaque assassine en un pédiluve tonifiant aux vertus gommantes grâce à l’ajout parcimonieux d’un peu de terre du pays. Et que dire de l’ingéniosité de cette lanière en Y qui sépare nos amis les orteils – car l’orteil est ton ami – entre le gros et les petits, mais pour mieux unir la semelle à la plante, en un saisissant paradoxe. Et qui parfois se casse, ne nous rendant même pas ridicules, et que l’on rafistole entre amis tout en riant à gorges déployées, en ne jurant quasiment pas. Ah !!! Quel plaisir pour chacun de voir ces pieds débonnaires et rieurs, ou benêts diront les moqueurs, enfin libérés, s’exposer aux grands espaces, où le talon se prélasse, où la voûte se délasse, et où l’orteil se déploie. Tong Ô ma Tong, lorsque à chaque pas tu sais nous enivrer par la chanson de ta talonnette, clip-clap clip-clap, mon Dieu quel bonheur, résonnant telle la marche du printemps. J’en pleure tiens.
– Ben quoi ses tongs ????
Ok. C’est même pas la peine d’essayer, ce gamin est un rustre, un indécrottable rustre, étanche à toute forme de poésie : j’abandonne. Heureusement pour Amina, le temps fit son ouvrage, et c’est ainsi que dix minutes après, son deuil fut achevé. C’est donc petit Benjie qu’elle entreprenait.
À suivre
14 mai 2009
Potins et Popotins (bilans amoureux en 6e4) 1/4
Oui cher lecteur, j’ai décidé, après avoir longuement hésité (ouais, fallait voir aussi les programmes télé consternants du 8 mai), de faire un point sur les relations amoureuses inter-6e4, afin de prendre en compte les évolutions récentes liées à l’équinoxe de printemps et à l’apparition massive des tongs dans l’espace-classe.
Car tu le sais cher lecteur, le 6e4 n’est jamais plus heureux que lorsqu’il a de l’amour et du vingt. Pour le vingt, pas de changement notable, il est consommé avec une extrême modération, il en va tout autrement des philtres d’amour par les couples résidents.
Je te demanderai évidemment cher lecteur, la plus grande discrétion, de ne surtout pas ébruiter ce que tu vas lire, car bien évidemment, tout ceci ne nous regarde pas. Mais les 6e4 étant mineurs, je suis contraint par conscience professionnelle d’intercepter tous les petits mots qui circulent en classe et de les lire à voix haute, la mort dans l’âme crois-moi, et bien sûr, de les menacer de punitions lorsque – sournois qu’ils sont – ils veulent faire valoir, je cite de mémoire : « le respect de leur vie privée ».
Et puis quoi encore.
Cas n° 1 : Trapugne/Amina
(Note au passage cher lecteur l’ouvrage finement ourlé de mon approche, ainsi que mon allusion à peine esquissée, je sais, je suis diabolique)
– Alors Trapugne !! Ben alors !!! Hé ho !!! C’est le printemps !!! As-tu pensé à taquiner la gisquette ??? Hé oui mon cher, le printemps, c’est la fête de l’amour !!! Ahahahahaha !!!
– L’amour ??? Pfff, quelle connerie…
– ?!?!
Je faillis m’étrangler, stupéfait que d’un si jeune âge rayonne une telle sagesse, qu’il m’avait fallu tant et tant d’années à acquérir suppure de telles abjections, aussi m’empressai-je de rétablir la vérité, de le dessiller sans ciller :
– Comment peux-tu dire des choses pareilles ???? Mais l’amour c’est formidable !!!!
– Ouais bof… ben ma mère elle a dit que le jour où elle a rencontré mon père, elle aurait mieux fait de se casser une jambe… alors ouais heu…
– Comment peut-elle dire une chose pareille à propos de ton père ?? Tuo padre ???? Non, elle plaisantait, c’est pas possible autrement.
– Ben j’sais pas, c’est pasque mon père dimanche, il a fait la sieste jusqu’à sept heures…
– Ah… un p’tit coup de fatigue sûrement. Vois-tu, mon cher Trapugne, les hommes parfois, dans leur quête d’excellence, se voient contraints face à l’adversité de mettre un genou à terre tels les chevaliers d’antan…
– Ben là il a pas mis que les genoux, il a dormi par terre dans la cuisine…
– Ah… voudrais-tu dire que le chevalier dans sa quête du Graal aurait chuté ???
– Non non, enfin oui, c’est pasque mon tonton il est venu manger et y z’ont essayé des vins…
– Ah… oui mais ça c’est autre chose, c’est que ça peut être traître l’essayage de vin…
Oui j’en conviens l’homme peut se laisser aller à une forme de relâchement, mais le commentaire fortement connoté de maman-Trapugne me parut très exagéré. J’admets toutefois bien volontiers, qu’il reste un bien long chemin pour que l’homme enfin, soit reconnu comme l’égal de la femme.
– Mais dis-moi Trapugne, n’étais-tu point en affaire avec Amina ??? Y aurait-il de l’eau dans le pastis ???? (Oui je sais, en général c’est l’eau dans le gaz, mais par chez nous, dans le pastis c’est aussi grave.)
– Oui et elle fait que m’énerver.
Ainsi selon Trapugne, une gracieuse pouvait « énerver ». Je suffoquai d’entendre une telle avanie, mais comment cela était-il possible ????
C’est alors me revinrent les paroles de mon maître Shar Li, lui qui dans son immense bonté savait saupoudrer le sucre vanillé de sa grande sagesse sur les cerises dénoyautées de nos destinées rassemblées à jamais dans le grand clafoutis de la vie (four 7, thermostat 8) :
« Car vois-tu petit Scarabée, sur le chemin de l’infinie béatitude, où tu gambaderas et sautilleras allègrement, tralalalalèèèère, entre deux bonnes gamelles, n’oublie pas que la femme est à l’homme ce que la pompe à vélo est à la rustine, une source potentielle d’emmerdes.»
Ainsi donc, Trapugne avait raison : c’était possible.
À suivre
03 mai 2009
Les 6e4 et le shoot assassin
Il faut bien en convenir, nous vivons des temps difficiles en 6e4.
Les performances de l’Olympique de Marseille, au détriment de Lyon, créent des tensions entre élèves assez pénibles. Moqueries, taquinades et autres mufleries altèrent gravement la sérénité des échanges entre les trois mousquetaires et les nantis. Je m’impose comme il se doit, face à de tels enjeux, une stricte neutralité, me bornant à limiter (ou me limitant à borner, j’ai hésité, pas évident, pis bof) les débordements, afin que la tension ambiante ne dégénère en troisième guerre mondiale.
C’est ainsi que Bourzig, pendant la récréation, venant d’être informé par Morgnole que l’équipe de l’OM était une équipe de « pédés », ce que d’ailleurs j’ignorais, se précipita sur son sac, visiblement très affecté par la nouvelle – trop émotif mon Bourzig – en extirpa un ballon de foot, et l’expédia allegretto con brio par un shoot assassin en direction de Morgnole, visant explicitement, bien qu’il s’en défendît plus tard, le nez.
C’est à ce moment précis que j’intervins.
Assez indirectement dois-je dire.
En effet, ce jour-là, je traversai la cour, véritable bonheur ambulant, le sourire aux lèvres, écharpe négligemment jetée en travers des épaules, avec ce port de tête singulier qui achève de sculpter ce corps filiforme et incisif qui fend la bise tel un TGV que l’on aurait adapté à nos contrées rurales (un TER quoi), irradiant tel un comprimé effervescent géant qui clapoterait lascivement dans le gobelet de la vie.
Je me trouvais donc pas un hasard assez extraordinaire, très précisément sur la trajectoire du lancer. J’en veux pour preuve, que le missile issu de la base de lancement Bourzig, à la suite d’une trajectoire que je qualifierai de tendue, loin des zidanesques et gracieuses volutes, vint percuter ma si précieuse boite, mon précieux occiput. Bref, comme l’on dit en langage populaire, et tu me pardonneras cher lecteur, je me mangeai le ballon en pleine poire.
Il est des rencontres dans la vie qui marquent à jamais, celle-ci ne faillit pas à la règle.
Les 6e4 qui s’étaient approchés, sans doute attirés par mon aura soudaine, furent visiblement horrifiés par la violence du jet, et se livrèrent par un effet de décompression sans doute, afin d’éviter le traumatisme, à une poilade généralisée et particulièrement sonore – ah que j’aime les voir heureux !! – mais où je crus percevoir un vague et diffus foutage de gueule – il s’agit bien sûr d’une simple hypothèse – mais que je supposai à la marge gêné.
Saloperie de gamins et de ballon à la con.
Mais reprenons à son début la scène de l’impact.
(Les faits rapportés ici sont issus du rapport d’incident rédigé d’après les nombreux témoignages des 6e4)
Ainsi donc, le ballon percuta le lobe de mon oreille droite, faisant légèrement pivoter ma tête de 90°, tandis que ma bouche s’ouvrit sous l’impact, laissant échapper une forme dévoyée de notre langue commune, où il était question d’apostropher vivement, peut-être à la limite de la diffamation, l’auteur du lancer.
Après cette légère bascule de la tête, le ballon percuta ma pommette, puis glissa sur ma joue en un ralenti saisissant, l’écrasant mollement, mais très profondément, laquelle joue vint se coller avec une grâce infinie sur mon nez, comme pour en faire un moule, nez qui par solidarité sans doute, accompagna comme à l’unisson le mouvement, et se tordit délicatement plein ouest, tandis que par un mimétisme stupéfiant, suivirent dans son élan, l’essentiel de la mâchoire, ainsi qu’une partie non négligeable de l’œil. Puis, au contact du nez, le ballon subit comme un effet de lift, qui le vit rebondir et faire demi-tour pour venir percuter, approximativement à la vitesse de la lumière, mon arcade sourcilière droite, laissant mon sourcil sans dessus dessous. Puis, le ballon tomba à mes pieds, lesquels, sous le coup de l’émotion sans doute, et l’effet de surprise bien sûr, effectuèrent une inversion gauche-droite très rapide, mais non dénuée de grâce, qui me vit m’affaisser en une fraction de seconde, de façon assez désordonnée dois-je dire, car ayant perdu toute coordination des membres inférieurs, tandis que j’émis pour conclure, une sorte de râle, qu’il m’est difficile de reproduire ici, car assez brouillon, mais où semble-t-il, et bien que pris au dépourvu, j’exprimai une certaine lassitude, voire une indifférence crasse pour les choses de ce monde.
J’ai entre autres qualités celle du sang froid, éviter les réactions intempestives, tel est mon credo, tu comprendras donc cher lecteur mon choix de m’affaisser en un seul mouvement, plutôt homogène d’ailleurs, et dans un silence de plomb, autre qualité dont je m’enorgueillis : une indécrottable discrétion.
La poilade se généralisa à l’ensemble de la cour, je le sus bien plus tard en lisant le rapport d’incident, étant à ce moment précis tout à mon évanouissement, car « une seule chose à la fois », telle est ma devise. Ceci me contraria quelque peu, mais je surmontai crânement l’épreuve, et les fusillai du regard, grâce à l’aide précieuse de mon seul œil valide, que je remercie ici.
– Hé m’sieur !!! C’est pas vous que j’visais !!!! J’vous jure !!!!
Il n’est jamais bon de jurer mon enfant. Mais ses paroles me réconfortèrent, j’en sais gré à Bourzig, l’inverse m’aurait je dois dire quelque peu irrité, mais là, tout allait bien, et je le remerciai d’avoir choisi d’estropier Morgnole plutôt que moi. Peut-être pas assez vivement, je le regrette encore, me contentant de prendre acte du sien manqué, avec cette bienveillance quelque peu bourrue qui m’est coutumière :
– NON MAIS TU PEUX PAS FAIRE GAFFE MERDE !?!?!?!?!
– J’vous avais pas vu m’sieur !! C’est vrai en plus…
Pas vu ?? Non mais je rêve !!!
En faut-il de l’aveuglement pour n’avoir pas remarqué qu’un comprimé effervescent géant déambulait dans la cour.
Mais toutefois, Bourzig admit la légitimité de ma remarque, remarque que j’avais pris soin de dissimuler astucieusement dans un questionnement anodin, afin de ne pas le choquer – ah !! Pédagogie quand tu nous tiens !!! Il reconnut son tort avec cran, je le trouvai sur ce coup-là plutôt bon joueur, si j’ose dire. Aussi, je profitai de l’opportunité pour deviser l’air de rien, et c’est plutôt habilement que je le préparai psychologiquement au deuil qu’il devait envisager suite à son shoot assassin :
– ET TU VAS ME FILER CE BALLON ET J’PEUX TE DIRE T’ES PAS PRÈS DE LE REVOIR TON BALLON !!!!! ET ÇA J’PEUX TE LE DIRE !!!!
Je le dis donc.
Mais conscient d’avoir terrorisé l’auditoire par le ton plutôt exalté de mon chapitre – j’en fais trop parfois je le concède – et cette menace de confiscation, je m’adressai aux 6e4 et tentai de les rassurer :
– ET ÇA VOUS FAIT RIRE ????
Du coup, beaucoup moins d’ailleurs. Et les 6e4 s’éparpillèrent comme par enchantement dans la cour environnante, par respect évident pour ma souffrance affleurante, et je rejoins ma salle claudiquant, le ballon sous le bras, le visage grossièrement tuméfié, me dirigeant grâce à l’aide précieuse de mon seul œil valide, tel Quasimodo rejoignant Esméralda.
Oh j’aurais pu m’offusquer de leurs façons moqueuses, mais il n’est pas dans mon style de me vexer pour si peu. À leur place j’en aurais fait tout autant, et tout ceci était ma foi plutôt bon enfant. Je leur accordai bien volontiers de rire de moi à leur guise, et me contentai, tout en souriant, de préparer à leur intention, un bon petit contrôle surprise.
03 avril 2009
Les 6e4 et la énième dimension
Hier, 8h07.
J’avais donné à mes 6e4 un petit travail à faire à la maison, et leur demandai, tout en notant l’objectif de la séance au tableau, des nouvelles :
– Bon, vous avez fait le travail que je vous avais demandé ???
Les 6e4 opinèrent, puis abondèrent, me réjouirent par leur sérieux, enfin bref, tout allait pour le mieux. Quand soudain, un évènement extraordinaire se produisit, amorcé depuis le fond de la classe, sous la forme d’une phrase émise par Bourzig :
– Moi aussi m’sieur, je l’ai fait…
Je m’immobilisai.
Un silence glacé fixa la classe.
Nous n’en croyions pas nos oreilles : Bourzig avait fait ses devoirs.
En un instant, nous basculâmes dans le paranormal, projetés dans un monde parallèle d’une énième dimension, où Bourzig, en état d’apesanteur, loin des lois triviales de la glandouille d’usage, comme aspiré par une paille spatio-temporelle, semblait projeté dans une galaxie d’un type nouveau, la galaxie du travail à la maison, équivalent pour nous terriens du trou noir.
Un frisson parcouru mes lombaires et taquina mes dorsales, la sueur rissola sur mon front, je me retournai désemparé vers Bourzig. Ce dernier se balançait sur sa chaise, sûr de lui, visiblement pas mécontent de son petit effet, en l’occurrence, l’effet d’une bombe.
La stupéfaction se lisait sur les mines de mes 6e4, ils me fixèrent attendant ma réaction, elle ne vint pas. L’impact de l’annonce m’avait traumatisé. Toutefois, je parvins à dissimuler mon effroi et m’adressai à Bourzig comme suit :
– Et depuis quand tu fais tes devoirs toi ???
– Ben en fait, c’était juste comme ça, pour voir…
Ainsi Bourzig à l’auditoire atterré, révélait avoir visité crânement cet espace inconnu qu’était pour lui le travail.
Ah !!! Que ne pourrait-on dire sur ces jeunes téméraires, éclaireurs de l’humanité, qui osent pour nous, pleutres que nous sommes, sur cette jeunesse implantant les jalons d’une vie future, défrichant des contrées nouvelles, des espaces nouveaux, désignant au loin un avenir meilleur, d’un doigt gracieux délicatement souligné par un interminable poil à la main ??
– Pour voir ??? Et c’était comment ??? Accepterais-tu de nous faire part de tes premières impressions ????
– Ben au début, ça fait tout drôle…
– Mais encore ??? Raconte-nous, dis-nous l’indicible, révèle-nous les grands secrets…
– Ben j’étais chez moi, devant la télé, pis ma mère elle a dit « c’est soit tu fais tes devoirs, soit tu vas prendre ta douche », et j’ai dit « d’accord ».
Oh l’odieux chantage à la douche !!!!
(Pédagogiquement redoutable, le chantage à la douche est vivement conseillé dans les directives ministérielles. Il constitue une alternative viable au chantage à la vaisselle (« c’est soit tu fais tes devoirs, soit tu fais la vaisselle »), qu’il conviendra de manipuler avec soin, afin de parfaitement dissocier ces deux activités et ainsi éviter une simultanéité hautement préjudiciable).
Oh j’imagine sans peine le bonheur de maman Bourzig, brûlant dès le lendemain une cinquantaine de cierges en la cathédrale Saint Jean de notre diocèse, papa Bourzig essuyant une larme en voyant son rejeton sortir un semblant de classeur d’un reste de cartable où végétait une amorce de trousse, fleurons du patrimoine familial transmis inlassablement au sein de la fratrie.
– Mais dis-moi Bourzig, serais-tu disposé à renouveler l’expérience ???
Son visage s’assombrit, puis il baissa la tête, et lâcha contrit et penaud :
– Ben non en fait, j’ai menti, j’ai pas fait mes devoirs, c’était un poisson d’avril…
?!?!
Le coquin !!!!
Et on y a cru en plus !!!!
– Ah ben tu me rassures Bourzig, franchement, trop fort ton poisson d’avril.
– Je sais…
– Donc en fait tu n’as pas fait tes devoirs, donc je peux te coller un zéro ???
– Ben oui…
À la bonne heure !!
En une fraction de seconde, les 6e4 et moi-même retrouvions le monde du réel, chamboulés mais heureux, conscients d’avoir vécu une expérience exceptionnelle.
Évidemment cher lecteur que je n’ai pas mis un zéro à ce loser magnifique, d’autant qu’avec les 6e4 on s’est bien marrés. Nous avons repris nos activités, le mistral son entreprise de démontage systématique et minutieux des tuiles du pays, mais avec le souvenir gravé à jamais dans nos mémoires d’une expérience unique : une incursion dans la énième dimension.
Merci Bourzig.
Mais le choc fut rude.
10 mars 2009
Les 6e4 comme si vous y étiez
Jeudi dernier, lassé j’étais.
Conséquence : je ne disposais pas de tous mes moyens. Moyens que d’ordinaire je maintiens à 100%, mais que ce jour-là je peux raisonnablement estimer, même en comptant large, aux alentours de 20%. Ce qui, sans être négligeable, s’avère de façon générale, plutôt insuffisant, voire hélas, à la limite du handicap lourd, et j’eus les plus grandes difficultés à présenter visage humain. Il y en aurait des choses à dire sur ces soirées à taquiner le gracile d’une conquise au fin fond de ma gentilhommière, sans penser à demain, et conséquemment, autant à ajouter sur les lendemains censés chanter.
Et là, face à mes 6e4, une super idée : comme il commence à faire beau, et qu’un peu d’air ne me ferait pas de mal, si je leur faisais cours dehors ???
Allez zou.
Les salles techno étant dans un petit bâtiment au fond du collège, et la porte vitrée au… ouais… bon, ne m’en veux pas cher lecteur, mais j’ai déjà expliqué cent fois où était ma salle, alors relis les archives, pasque là, franchement, j’suis crevé, et je me sens pas de repartir pour une phrase de trois kilomètres. Tu m’en veux pas hein ??? Si ???
Va t’faire cuire un oeuf.
– Si on faisait cours dehors aujourd’hui ????
– Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !!!!!!!!!!!!
Tu m’étonnes, sont tout contents, un peu de changement, c’est comme une récré.
– Oui mais attention, on travaille, c’est pas pour s’amuser, on est d’accord ????
– Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !!!!!!!!
Mouais, bon, allons-y.
En fait, ça tombait bien, car je leur avais fait un cours sur le vélo, la fonction des pignons, des plateaux, le calcul du développement, le pourquoi du comment que quand tu mets le petit plateau à l’avant, ben c’est plus facile de pédaler mais que si tu mets le petit pignon à l’arrière, ben c’est plus dur, mais que pour un tour de pédalier, tu fais plus de mètres, alors que le grand pignon, t’en fais moins, mais tu montes plus facilement. À condition bien sûr de pas laisser le grand plateau à l’avant, auquel cas, ça revient au même qu’avant que tu mettes le grand pignon à l’arrière.
Oui, c’est mon boulot, expliquer ça à mes 6e4, en étant clair, sans m’embrouiller, mais si toi lecteur tu as parfaitement compris le paragraphe précédent, sache que tu passes en 5e haut la main.
Moi, pas tous les jours.
Enfin bref, vive les mobylettes.
Donc l’idée c’est d’illustrer le truc avec quelques marques à la craie au sol, et quelques mesures… attendez… bougez pas… je reviens…
– HOOOOOOOOOOOOOOOO !!!!! VOUS LÂCHEZ CE VÉLO OUI ?!?!?!?!
Tin mais c’est pas vrai ça, tu les laisses deux minutes et ça y est, ça se chamaille pour un vélo, c’est quand même pas croyable ça, ils se jettent là-dessus comme des morts de faim… excuse-moi cher lecteur mais bon, c’est comme ça les gamins, tu leur montres un vélo, et c’est mutinerie générale.
Bon, c’est vrai que le vélo représente un puissant psychotrope chez le 6e4, on le voit bien, leur métabolisme subit de profonds changements : tendance à l’extraversion, non maîtrise de la pulsion de pédalage, penchant compulsif à actionner la sonnette à tout bout de champ, propension à mettre le p’tit bout de carton qui va bien dans les rayons pour que ça fasse moteur, mépris affiché pour la selle, etc. Avec les conséquences que l’on sait, perte non culpabilisante de l’intérêt pour la techno, tirages convulsifs de guidons, les pupilles se dilatent, les langues prennent l’air, enfin bref, c’est clair : ils sont addictes.
– Bon, le développement, qui me rappelle c’que c’est ????
– M’sieur !!! J’peux tenir le vélo ???
Rien à voir avec la saucisse, mais bon, tu m’étonnes, tenir le vélo de l’administration…
– Si tu veux… attends… tu le tiens là ??
– Oui…
– Bon je disais donc, le développement….
– Hé m’sieur !!! J’pourrai l’tenir après ???
– Oui on verra…
– Moi aussi m’sieur ?!?! Après j’pourrai ???
– ET MOI M’SIEUR ?????
– ET MOIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Putain, la prise de tête.
– Vous voulez le tenir le vélo ????
– Ouaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis !!!!!
– Et bien venez le tenir…
Voilà, comme ça, avec vingt-quatre gamins pour le tenir, il devrait être relativement stable le biclou.
– Ben vous êtes chouettes comme ça à tenir le vélo, z’êtes contents ???
– Ouaiiiiiiiiiiis !!!!!!!!!!
– Bon, on peut reprendre ???? Ok, alors c’que je vais faire, c’est une première marque à la craie juste devant… poussez-vous un peu merci…
– M’sieur !!!! J’peux la faire ????
– La marque de craie ?? Ben si tu veux…
– Hé m’sieur, j’pourrai faire l’autre ???
– Moi aussi m’sieur j’pourrai en faire une ???
– Hé oh, on va pas dessiner une marelle non plus !!!
– Allez m’sieur !!!!!
– M’sieur !!! Moi aussi !!!!
– ET MOI M’SIEUR ?????
– ET MOIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Oh putain.
– Dites, vous voyez pas que je suis crevé ??? Hé, j’ai bossé toute la nuit pour vous moi…
– C’est vrai m’sieur ???
– Bien sûr qu’c’est vrai… bon, faudrait une craie blanche…
– J’peux aller la chercher m’sieur ???
– Oui ok, tu prends aussi une craie rouge…
– M’sieur !! J’peux aller avec elle ??
– Si tu veux…
– M’sieur j’peux y aller aussi ???
– ET MOI M’SIEUR ?????
– ET MOIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Bordel de merde.
– Hé dites, c’est pas utile d’être vingt pour chercher une craie… Bon, mais dépêchez-vous, on n’a pas qu’ça à faire…
– Ouaiiiiiiiiiiiiiiis !!!!!!
– Par contre, lâchez pas le vélo, faites gaffe… PUTAIN LE VÉLO MERDE !!!!!
Donc j’attendais qu’ils reviennent, en tenant le biclou, bien je ne sache plus précisément lequel tenait l’autre, et je me disais quand même, cette gisquette, elle était super bien gau…
– Ayééé m’sieur !!! Voilà… la rouge… et la verte…
– Ben… j’avais dit blanche…
– Ah bon ??? Mais c’est Émilie qui m’a dit…
– Ouais ben Émilie je vais la passer au coton-tige moi !! J’avais dit blanche !!!
– Scusez m’sieur… Héééé !!! On y retourne !!! Faut des blanches !!!!!
– Non mais attendez… héééé !!! HÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ !!!
Eh merde.
Ouais donc ma gisquette, pendant que je bataillais ferme avec l’agrafe de son soutif (ma hantise, mon cauchemar), que j’interpellais les fabricants de ces horreurs, à demi-mot bien sûr, mais en des termes fortement connotés il est vrai, leur suggérant au milieu d’un assortiment d’onomatopées finement esquissées, la généralisation du velcro, ce qui en l’occurrence nous aurait évité de perdre une petite heure, et accessoirement mon calme, et bien figurez-vous qu’elle s’est marré, au prétexte qu’après tout, c’était un préliminaire comme un autre, qui présentait l’avantage de lui laisser une certaine latitude, à savoir, pour le cas qui nous intéresse, la correction d’une trentaine de copies. J’en fus vexé, c’est vrai, car de là à se foutre de ma gueule, y’avait pas loin. À dire vrai, je l’ai très mal vécu, et du coup, je ne disposai plus de 100% de mes moyens mais plutôt 20%, ce qui, sans être négligeable, s’avère de façon générale…
– AYÉÉÉÉÉÉ !!!!
– Ah quand même, bon, vous me tenez le vélo…
– M’sieur, pourquoi les pneus sont à plat ???
Putain, j’abandonne.
Ah oui, j’vous ai pas dit, lorsqu’on nous a livré le vélo, les pneus n’étaient pas gonflés. Et y’avait pas de pompe. C’est normal, on l’a payé à peine 600 €. Donc j’ai demandé à Raymond, qui s’occupe de l’entretien, s’il avait ça. Alors il a pris le vélo pour gonflage, mais comme il n’avait pas de pompe non plus, il a utilisé un compresseur.
Et comme Raymond à tendance à forcer un peu sur la bibine, il a dû aussi forcer un peu sur le compresseur, et il a flingué les deux chambres à air. Et il a ramené le vélo en me disant qu’en fait elles étaient déjà crevées avant, sacré Raymond va, et donc notre vélo est tout à plat, et les chambres à air en kit.
– Pourquoi ils sont à plat ??? Pour pas qu’on nous le pique.
– M’sieur !! J’ai froid !!
– Ben v’là aut’chose… vous avez froid ??? Y fait 12°…
– Ben non m’sieur !!! Y fait pas froid !!!
– Bon allez, vous commencez à m’emmerder, allez hop, filez-moi ce vélo, FILEZ-MOI CE VÉLO !!!!! Vous allez vous asseoir, allez !! Du balai !!! À vos places !!! Je vais vous filer des vignettes à colorier, vous me ficherez la paix comme ça…
– Hé m’sieur !!! Trapugne y m’a encore traitée de chieuse !!!
– Oui ben il a pas tort !!! Pasqu’avoir froid par 12°, faut quand même pas pousser !!!
– Ben j’le dirai à ma mère !!!
– Ouais ben tu peux même le dire au pape si tu veux !!!
– Et ben j’lui dirai !!!!!!!!!!!
– C’est ça, y’a un bus pour Rome dans dix minutes, en te grouillant un peu tu peux l’avoir !!!
– Et ben je vais le prendre !!!
– C’est ça, et passe le bonjour à Benoît de ma part !!!!
Non mais c’est vrai quoi merde…
Bon, c’est sûr que d’une façon générale, vaut mieux éviter de se chamailler avec les gamins, mais bon, y z’arrêtent pas de m’embêter aussi, c’est vrai quoi… y’en a marre à la fin…
Ceci dit, moi le velcro, j’trouve que c’est une bonne idée.
09 février 2009
La chevauchée fantastique
Dernièrement au collège, c’était la semaine de la gastro.
Séquence rituelle qui voit maigrir nos effectifs, nos classes se vider comme leurs occupants, faisant de tous ces vidages successifs, l’humble contribution de notre petit collège à l’épanchement national.
L’absentéisme résultant altère gravement le contenu de mes cours, que je me dois d’alléger en évacuant l’essentiel, afin de ne pas pénaliser les absents.
Ce matin, Bourzig, un des rares réchappés du vaste échappement, succomba à son tour, interrompant mon exposé en faisant émerger du fond de la classe un de ses bras, le plus long sans doute, car je le vis dans l’instant :
– Ouais ??? Tu veux quoi Bourzig ???
– Ben heu… j’peux aller aux wc ???
– On ne va pas aux wc pendant les cours, c’est le règlement intérieur, enfin, si je puis dire…
– Oui mais là heu…
C’est donc un Bourzig grimaçant, contenant avec peine son émotion et tout un tas d’autres choses, qui alertait l’auditoire de l’urgence de sa situation. Je fus quelque peu étonné de voir Bourzig s’agiter de la sorte, car généralement, je savais ce dernier surtout pressé de ne rien faire, et sa capacité à s’y précipiter. Mais précipitation n’est pas vitesse et bien que ne voulant faire obstruction, je ne pus m’empêcher de titiller l’impatient, débonnaire que je suis, avec ce qui m’est coutumier, cette petite pointe de sadisme jovial et primesautier, mais toujours bon enfant.
– Oui mais là quoi ???
– Ben… je crois que je couve une gastro…
Ah l’audace de la métaphore !!!
Ainsi, dans l’imaginaire de Bourzig, la gastro s’apparentait à un poussin piaillant à vous fendre le cœur, ravissant de ses touchants pépiements son éveil à la vie. Et je dois dire que jamais métaphore ne fut plus assortie à son objet, bien que l’on puisse sans doute objecter, que d’un point de vue strictement technique, sa métaphore n’était pas si métaphorique que ça.
Ainsi, tandis que Bourzig couvait, et par crainte d’éclosion imminente, j’accédai à sa requête.
J’indiquai à mon irrité du côlon la direction de la porte en secouant la tête, ce qu’il traduisit assez judicieusement par « fissa ». Mais je me ravisai, sachant qu’il est gravement interdit qu’un élève circule seul dans l’établissement, il convenait que je lui adjoignisse un colistier.
– Bon, qui l’accompagne ????
– Oh moi m’sieur !!!!!
Notre chère Fanny.
Ainsi la belle, jamais à cours d’amour, se proposait d’escorter jusqu’à l’espace dédié mon détendu du sphincter.
Mais voyant la mine sceptique de Bourzig à la proposition de la belle, je me vis dans l’obligation de tempérer les ardeurs de l’aimée, lui expliquant que l’homme parfois, dans sa quête d’absolu, se voyait contraint à l’isolement afin de méditer à sa grandiose épopée, ou selon, à son nain destin. J’affectai donc Trapugne au suivi du colis, il en fut ravi, ce qui me laissa un instant songeur quant aux mystères de l’amitié, mais je pris acte intérieurement de sa fidélité sans faille.
Ah vous l’auriez vu détaler mon Bourzig, sans demander son reste, collé au train par Trapugne, sous les encouragements nourris des 6e4, car une course folle contre le temps s’engageait sous nos yeux. Avec un enjeu clair pour Bourzig, atteindre en un temps record les goguenots pour y faire livraison. Et c’est ainsi que les secondes s’égrenèrent, rapprochant l’échéance, et la crainte qu’à tout moment, mon Bourzig ne s’égrenât à son tour.
Je me postai dans le couloir non sans malice, afin d’observer la quête éperdue de Bourzig, son choix judicieux de la fuite en avant, et je fus bientôt rejoint par quelques de 6e4, hilares – vous conviendrez qu’il y avait matière – tandis que je chantonnai mentalement un vieil air de notre Johnny national, que je revisitai à ma façon :
– Ah cours plus vite Bourzig tu gagneras !! Ne te retourne pas, ah ah !! Ah cours plus vite Bourzig tu gagneras !!! La fille sera pour toiiiiiiiiiiiii !!!!!!.
– M’sieur, y va y arriver Bourzig ?????
Arrivera ??? Arrivera pas ??
Qu’en savais-je.
Mais comment dire à l’enfance le doute en mon âme, comment dire à l’enfance l’inconstance de l’œuvre obscure de ces bactéries assassines, sournoises armées des ombres colonisant nos grands côlons ???
Hantés par le doute, ah que me souviendrai-je de cet instant, haletants que nous étions, nous observâmes au loin notre Bourzig se dissipant dans les brumes persistantes de janvier, les jambes à son cou, et les deux mains au cul.
