21 février 2007
Claire
Il est des rencontres sympas dans la vie.
Et certains élèves font partie de ces rencontres.
Claire était une élève de 6e, 11 ans, une jolie petite fille, très discrète, peu loquace, mais brillante et travailleuse.
Des grands yeux, et un sourire angélique qu"elle affichait volontiers mais toujours en silence.
Lors du premier cours de l'année, je remarquai qu'elle ne me quittait pas des yeux.
Et comme à mon habitude, je glissai dans mes explications quelques zestes d'humour, d'ironie, qui ne manquent pas de surprendre les élèves mais qui les rassurent, inquiets qu'ils sont de mon aspect sérieux et austère.
A chaque trait d'humour, je remarquai que Claire me fixait et commentait en silence la qualité de mes vannes.
Tout simplement en faisant un signe négatif de la tête quand elle estimait que ce n'était pas vraiment drôle, ou faisant la moue, m'indiquant clairement que je faisais dans le mauvais goût. Et approuvant franchement en secouant la tête quand j'excellais.
Chacun de ces commentaires était suivi par un sourire comme pour bien me faire comprendre qu'elle aussi pratiquait l'ironie.
Comme si Claire avait tout de suite compris que je n'étais pas très sérieux en fait.
D'ailleurs, quand il m'arrivait de m'emporter, après avoir répété 99999999999 fois la même chose, et que tous se remettaient au boulot, pour bien me faire comprendre que là, ça y était, c'était pigé, et bien elle non.
Elle me regardait en souriant, comme si elle me disait, c'est pas vous ça, faites pas semblant d'être sévère, moi je sais qui vous êtes.
Je dois dire que certaines fois elle m'a déstabilisé et je lui ai fait la remarque :
- Y'a un problème Claire ?
- Non m'sieur, tout va très bien.
On était de la même planète je crois.
C'était mon ange gardien.
Ce fut comme ça toute l'année et à chaque blagounette je la regardais et je pouvais ainsi parfaitement évaluer la qualité de ma prestation.
Nous étions seuls au courant de ces échanges.
Nous n'avons jamais parlé de ça avec Claire, c'était un truc entre nous, c'est tout.
J'attendais toujours son commentaire mais quand elle souriait franchement, je souriais aussi, content que ça lui convienne.
Elle n'a pas assisté au dernier cours de l'année.
Pendant la récréation j'avais laissé la porte ouverte, pour faire courant d'air, et je m'apprêtais à aller fumer.
J'ai entendu courir dans le couloir.
C'était Claire.
Elle était essoufflée, s'est placée dans l'encadrement de la porte, les bras appuyés sur les montants, respirant fort, sa jupette, ses tongs.
Et puis son pied droit est venu frotter furieusement son mollet gauche, comme un signe de la touchante féminité de son âge.
- J'ai pas pu venir, j'ai chorale, voilà, je voulais vous dire au revoir.
Je lui ai souhaité de passer de bonnes vacances, l'ai félicité pour son année réussie.
Elle n'a rien dit, encore essoufflée, mais elle ne partait pas, semblant attendre quelque chose.
Ne sachant plus quoi lui dire, j'ai souri gentiment, lui ai dit au revoir, et j'ai rejoint la porte du fond pour aller fumer.
- J'aimerai vous faire un bisou.
Je me suis retourné, elle était sérieuse d'un coup, triste même.
- Bien sûr Claire, avec plaisir.
Le temps de la rejoindre jusqu'à l'encadrement de la porte, je compris son coup de cœur pour son prof de techno.
J'en fus un peu ému, mais ne le montrai pas.
Je me suis baissé et elle s'est jetée à mon cou, j'en étais très gêné, et elle m'a fait un bisou force 9.
Elle a relâché aussi vite son étreinte, j'ai de nouveau souri gentiment.
- Je penserai à vous.
- Au revoir Claire.
Et elle est partie.
En courant.
Je suis allé fumer ma cigarette, en pensant à mon ange gardien, me disant que j'avais de la chance d'avoir fait une si belle rencontre.