Un prof vide son cartable

Chroniques déconnantes à base de prof.

28 février 2007

Y'a pas l'feu

Dans chaque établissement scolaire, en tout cas les collèges, et pour la sécurité de tous, on procède à des alertes incendie.
Il s'agit de simulations d'évacuation impromptues décidées par le chef  d'établissement. Lorsque l'alarme retentit, nous devons faire sortir les élèves, dans le calme, ceux ci laissant leurs affaires sur place, et les mener jusqu'à une zone de sécurité située à distance des bâtiments. L'enseignant doit impérativement prendre avec lui le cahier d'appel afin de s'assurer, lorsque les élèves sont en sécurité, de la présence de tous.
Il arrive lors de certaines alertes, que certains malfaisants profitent de l'aubaine pour voler tout ce qu'ils peuvent dans les classes.
Comme des malpolis.

Lors de la dernière alerte, les élèves me font remarquer qu'on entend l'alarme et qu'il serait bien que je m'en préoccupe.
Je vais dans le couloir, j'entends en effet l'alarme, mais pour être sûr, j'appelle tati depuis mon téléphone de salle.
- Non, on dansait un rock et on est tombé sur l'alarme par hasard, ducon.
Merci tati.

Donc y'a alerte.
Je fais sortir les gamins (des 6e) par la porte du fond, on rejoint la cour et y'a déjà pas mal de classes qui sont en zone sécurité.
Je dirige mon troupeau vers le salut en essayant quand même de les faire ranger par deux, vu qu'il y a des collègues et qu'un semblant d'autorité ne nuirait pas à ma réputation.
Mais penses tu.

On est encore loin de la zone car ma salle est au fond de la cour.
Deux élèves m'interpellent :
- M'sieur, nous on a laissé nos mp3, et si y'a des vols ?
- Ouais... heu... bon allez les chercher vite fait.
Les voilà partis en galopant.
Du coup deux autres font la remarque mais cette fois ci concernant une raquette de ping pong et une somme d'argent destinée à un bouquin d'anglais.
- Bon allez y mais grouillez vous.
Et ainsi de suite.

Je suis donc arrivé en zone sécurité avec deux élèves sur vingt quatre.
Ça fait désordre
Christophe n'a pas manqué de le remarquer :
- T'as gardé qu'les meilleurs ?
- J't'emmerde.
Tout le collège est là, chaque prof devant ses élèves, procédant à l'appel, et moi devant mes deux gugusses, je fais pareil.
Le principal s'amène avec la principale-adjointe pour observer les résultats de la manip.
Du coup je plonge bien profond dans le cahier d'appel, espérant passer inaperçu tandis que Christophe fait remarquer que j'ai beaucoup d'absents.
Espèce d'enfoiré.
- Monsieur le prof, ou sont vos élèves ?
- Ben... avec les vols... certains sont retournés...
- Donc vous avez laissé une vingtaine d'élèves dans les flammes !
Comme il y va l'principal. Comment qu'y s'prend au jeu lui !
- Ben non... en fait...
Mes vingt gamins arrivent dans un boucan d'enfer, traversent la cour en vionzant, parce qu'un élève de 6e se déplace toujours en courant, c'est à ça qu'on le reconnaît, et se placent dans un bordel immonde devant moi.
Je leur suggère de se mettre en rang, que ça aurait plus de gueule, mais j't'en foutrais ouais.
Je fais mine de les engueuler mais ils me rappellent fort à propos qu'ils avaient mon accord.
Je les en remercie vivement et leur propose d'en débattre ultérieurement.
Et à ce moment précis, une élève, Fanny, s'approche de moi et me tend ma veste.
- Voilà m'sieur, j'ai bien pensé à prendre votre veste, comme vous l'avez demandé.
Oh quelle est gentille ! La brave petite ! C'est ti pas sympa ça ? Une crème d'élève cette gosse.
- Parce qu'en plus, vous envoyez au feu une élève pour récupérer vos affaires, mais c'est insensé !

Je vois Christophe ricaner ainsi que l'ensemble des collègues et les mamies bien sûr qui n'en demandaient pas tant.
Je pars dans de vagues explications minables qui me voient m'enfoncer d'environ dix mètres.
Et j'entends la principale-adjointe faire remarquer à Christophe que ses élèves ont tous leur cartable sur le dos et que c'est pas normal vu qu'ils sont censés tout laisser sur place.
Le principal les rejoint.
Je sens mes abdominaux secoués par des spasmes réguliers et mes épaules itou, et je retiens difficilement mon fou rire.
Il se fait remonter les bretelles :
- Parce qu'en cas d'incendie, vous leur faites ranger bien comme il faut leurs petites affaires ? C'est ça ? Parce que d'après vous on a largement le temps, c'est ça ?
Je m'approche pour voir Christophe s'enfoncer de quinze mètres et j'ajoute :
- Et en plus, je l'ai vu, il a passé un coup de balai avant de sortir.
Et là, avec Christophe, on part en sucette et on se paie un fou rire, mon vieux, que même le principal a souri.

Bon, le principal donne son ok pour qu'on regagne nos salles et Christophe passe à coté de moi :
- Pauvre inconscient, irresponsable va.
- Psychopathe.

Je ramène mes gamins, Fanny s'approche et me tire la manche :
- M'sieur, pardon pour la veste.
- C'est pas grave Fanny.
- Et la bière ? J'en fais quoi ?

Posté par Charly Le Prof à 12:23 - Commentaires [34] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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