18 mai 2007
Ornons d'une énième boule notre sapin de pédagogue
Aujourd'hui : la branlée.
Aussi appelée : avoinée, soufflante, gueulante, ronflée, beuglante, engueulée, etc.
C'est lors d'un stage où j'insufflais un peu de mon expérience de pédagogue dans le biniou de nos jeunes enseignants que je découvris, horrifié, que nos jeunes maîtres, encore timorés et affublés d'un pusillanime puéril et lénifiant, non mais quels cons, ignoraient jusqu’à son existence même.
Mais où ont-ils donc fait leurs études ? Pas chez moi en tout cas.
Ces derniers, et vous allez rire, oui ben pas trop fort quand même, préférent "gronder" leurs élèves, les "houspiller", les "blâmer", les "tancer", les "chapitrer", les "morigéner", les "admonester", les "gourmander", les "réprimander" (tout ça sans dictionnaire de synonymes, bien sûr).
N'importe quoi.
Mais écoutons un jeune prof à l'ouvrage :
- Bouh !! Que t'es vilain !! Je m'en vais de ce pas te chapitrer.
N'importe quoi.
Et pourquoi pas une petite pipe aussi ?
Et pourtant, cet héritage de l'homo sapiens, notre illustre ancêtre, qui sut affirmer son ego triomphant par quelques vociférations toujours opportunes et de bon aloi, a su parvenir jusqu'à nous dans un état de conservation remarquable, comblant l'ethno-pédagogue que je suis.
En digne héritier d'une pédagogie séculaire qui sut s'inspirer du soufflage de verre pour inventer le soufflage de bronches, je décidai de porter à mon tour le flambeau de l'avoinée, de transmettre cette tradition orale entre toute, s'il en est, et de diffuser son usage.
« Une bonne branlée vaut bien un long discours » disait l'homo erectus lorqu'il fuyait les majestueux mammouths d'autrefois à fond la caisse en gueulant comme un veau à ses potes de faire pareil, inventant sans le savoir le coton tige à air comprimé.
Pour le remontage de bretelles, il fallut attendre bien plus tard, l'invention du pantalon trop large.
Mais abordons, si vous le voulez bien, l'aspect technique.
Caruso disait : une bonne gueulante doit partir du ventre.
C'est en effet la puissance de la colonne d'air qui déterminera l'impact de la soufflante.
Un peu à la façon des orgues d'église.
Quoique qu'en matière d'orgues, pour notre exemple, ceux de Staline soient plus appropriés.
Évidemment au début vous manquez d'assurance car combien d'entre nous se sont retrouvés s'égosillant de façon ridicule, ânonnant des phrases incohérentes devant un parterre d'élèves hilares et nuls en maths ?
Afin de tester votre volume sonore, voici un petit test simple que chacun peut réaliser.
Rendez vous à l'aéroport le plus proche, attendez sereinement l'arrivée d'un Airbus A380, et au moment de l'atterrissage, gueulez aussi fort que vous pouvez.
Normalement, si votre puissance sonore est suffisante, le pilote doit se retourner pour vous faire coucou.
Et l'avion part s'écraser en bout de piste.
Mais là, vous n'y êtes pour rien, c'est parce que le pilote vous a cherché des yeux bêtement dans la foule, sans vous repérer.
Mais ça, remarquez, c'est pas plus mal.
Aussi, quel con çui-là.
Voilà, vous êtes rassurés, nantis d'un mental de winner, mais attention :
Une bonne gueulante doit être soigneusement préparée.
En effet quelques vocalises discrètes dans un coin de la salle seront un gage d'efficacité et de réussite.
Commencez par des gammes simples (évitez les intervalles de quinte augmentée) et modulez d'un demi ton à chaque fois.
Pensez à bien inspirer, soulevez le diaphragme dans un mouvement ample, lent et alterné.
Allez y crescendo.
Si les élèves vous font remarquer votre comportement étrange, dites leur que d'une manière générale, et quoi qu'il en soit, vous les emmerdez.
Mais alors, grave.
Préparez une phrase de trois mots, c'est largement suffisant.
Attention ! Très important : évitez l'imparfait du subjonctif !
Repérez l'élève qui aura la chance de voir son cérumen évacué en urgence et approchez vous.
Sachez que les dégâts occasionnés par la gueulante sont inversement proportionnels à la distance.
Donc approchez vous bien.
On y va.
Bloquez tout… Prêt ? Allons... ne soyez pas crispé... baissez les épaules...
LÂCHEZ VOUS !!!!!!!!!!!!!!!!!
Voilà.
Putain, ça fait du bien.
Mais comment évaluer une gueulante ?
C'est simple.
Observez attentivement l'élève.
Normalement, après la soufflante, les cheveux de l'élève doivent être légèrement brushés.
Mais vers l'arrière.
À fond.
De plus, à l'issue de la branlée, l'élève doit avoir un point commun avec Beethoven.
Profitez de l’occasion pour une activité simple et ludique : demandez aux élèves lequel.
Quand à ses rétines, elles sont réduites à l'état de simples lentilles de contact jetables.
Mais ne les jetez pas.
Hélas, et oui, cent fois hélas, il y a des inconvénients.
En effet, la branlée va légèrement déformer votre visage, juste un peu rassurez-vous, mais juste assez pour que vous ne soyez plus reconnaissable.
Donc munissez vous d'une pièce d'identité.
Évidemment, vous devez accepter le fait que vous perdez tout sex-appeal et que votre élégance naturelle s'est fait la malle.
Et comme vos yeux vont exagérément s'exorbiter, n'hésitez pas à mettre des lunettes de soleil.
C'est pour ça que d'une façon générale, on évitera de passer des branlées en boîte de nuit.
Ou avec Georgette au restaurant.
Sinon pour après, c'est tintin.
Évidemment l'élève peut réagir :
- OOOOOH !!!! M'GUEULEZ PAS DESSUS COMME ÇA !!!!!!
Vous pensez très fort : p'tit con, j'fais c'que j'veux.
Mais soyez malin, ne le dites pas et répondez :
- J'GUEULE PAS, J'T'EXPLIQUE !!!
Ni vu ni connu j't'embrouille.
Et vous verrez l'élève, soudain redevenu calme, acquiescer, et retourner s'asseoir gentiment.
Elle est pas belle la vie ?
Alors ? Convaincu ?
Oui ? Une question au fond de la salle ? J'enseigne à des sourds, mais comment faire ?
Simple.
Faites leur un bras d'honneur.