09 octobre 2007
L'affaire Bourzig
Ce matin, comme tous les ans à la même époque, petit exercice de sécurité.
En effet, comme ce sont des bus qui ravitaillent le collège en élèves frais, sous la houlette de la Prévention Routière, ceux-ci doivent apprendre à les évacuer en urgence, pour leur sécurité, et par voie de conséquence, celle du paiement de nos retraites.
À l’intérieur du bus, une vidéo est présentée aux élèves, d'une durée de dix minutes, puis les consignes étant données, des évacuations sont effectuées et chronométrées. L'objectif de durée d'évacuation est fixé à environ trente secondes.
Deux gendarmes assistent à l'opération, auxquels je m'empresse de serrer la main, la saison des manifs approchant, autant se faire bien voir.
J'apprends que le record est détenu par les 6e6, trente-deux secondes, donc je me retourne vers mes 6e4, et tel un coach hargneux, je les motive, surmotive, et je leur fixe un objectif de trente secondes maximum, sinon, et visez un peu la pédagogie, c'est contrôle surprise en rentrant.
Et les vl'à en train de grimper dans le bus investis de cette mission suprême, battre les 6e6, ces gueux.
Après avoir regardé la vidéo, première évacuation, je demande le temps au gars de la sécurité routière : quarante-quatre secondes.
Putain, l'humiliation. Les gamins me regardent tout penauds, je leur souris, je les déteste.
Alors je les rassemble, et là carrément, je menace d'interdire l'utilisation des Stabilo pendant un mois.
L'électrochoc quoi.
Ils sont sous pression, la tension est palpable, ils remontent dans le bus.
Deuxième évacuation, je suis fébrile, fais voir le chrono, TRENTE SECONDES !!!!!!!! OUÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈÈ !!!!!!!!!!! ON EST LES KINGS !!!!!!!!!
Pardon.
Les gendarmes les félicitent, je dis au revoir aux gendarmes, à la prochaine les gars, et on regagne la classe.
À nouveau, je félicite les gamins, et pour les remercier, je leur montre un Kinder Bueno, en leur disant qu’c’est vraiment dommage que j’en aie qu’un, sinon j’leur en aurais donné, et j’le mange.
Du coup ça rouspète, ça rouscaille, et nous alors, c’est pas juste, mais j’me laisse pas faire, vous vous croyez où, non mais oh, au boulot vite fait, et les gamins reprennent leurs activités.
– M'sieur !!!! Bourzig il est pas là !!!!
Ben, il est où Bourzig ?!?!?!?
C’est ballot, j’ai pommé un gamin. C’est tout moi ça, qu’est-ce que j’peux être négligent des fois, j’vous jure, une vraie tête de linotte.
Bourzig, il est redoublant. Je l'avais l'année dernière, le vendredi matin de huit à dix.
Enfin, quand je dis que je l'avais, c'est beaucoup dire, pasqu'il était souvent absent.
La principale-adjointe s'en était inquiétée. Après enquête il s'est avéré que les parents de Bourzig faisaient les marchés du coin pour vendre leurs légumes et que le vendredi, comme c'est jour de marché ici, ben le gamin, il leur filait un coup de main. Malgré les rappels à la loi, la situation n'a jamais changé.
Bon, on a pris l'habitude. Ainsi, lorsque je faisais l'appel et que je citais son nom, tous les gamins reprenaient en chœur :
– IL EST AU MARCHÉÉÉÉÉÉÉ !!!!!!!!!
Bon moi, ça m'éclatait juste un peu de rire, mais bon c'est sûr, c'est pas bien, et j'vous dis pas comme y s'faisait charrier par les autres.
Bourzig, c'est le genre de gamin dont on repère assez vite que pour Saint-Cyr c'est cuit, mais il est d'une bravitude, et toujours à rigoler, un bienheureux j'vous jure. C'est sûr, il en rame pas une, et sa relation à l'écriture est comment dire, conflictuelle voyez. Ouais, j’peux vous dire qu'on assiste à de sérieuses explications entre lui et son cahier et il faut avoir le cœur bien accroché parfois, peuchère, ça fait peine à voir. Pasque faire subir des trucs pareils à un cahier de 100 pages, c'est pas humain, j'vous jure, c'est pas humain un truc pareil.
Ouais je digresse je digresse mais ça nous dit pas où est Bourzig.
J'envoie donc deux gamins au bus pour voir et je ressens comme une vague inquiétude.
Dix minutes plus tard, les gamins reviennent avec un gendarme qui tient dans la main un truc tout ébouriffé et moitié endormi : Bourzig
– Pas d'inquiétude, il dormait dans le bus.
Ben voyons.
– Ben alors Bourzig, tu t'croyais chez mémé ??
– Ben... j'me suis endormi devant le film...
Ben ouais, c'est des choses qui arrivent.
C'est vrai, moi ça m'fait pareil des fois, vous commencez un film super motivé et zou, ça vous prend en traître, les muscles du cou prennent leur RTT, et vous vous retrouvez juste un peu avachi tel un éléphant de mer sur l'sofa, vous sursautez, la paupière droite reste bloquée en position basse, mais la gauche résiste crânement, et avec juste un œil, vous tentez de le voir ce foutu film, vous vous agrippez au coussin, mais comme vous avez la tonicité d'une huître,la paupière gauche vous abandonne lâchement, c'te garce, alors dans un dernier sursaut, vous tentez de le regarder les yeux fermés, bravement, et pis d'un coup, the end, rideau, on ferme, vous êtes fait, refait, cuit, recuit, et vous sombrez comme une merde.
– Ben tu m'étonnes Bourzig, une vidéo de dix minutes, faut pouvoir tenir, faut un sacré mental...
– Ben j'crois qu'c'est la musique m'sieur...
Ben ouais. D'autant que de la musique y'en avait uniquement dix secondes pendant le générique de début, une éternité quoi. On peut donc supposer que Bourzig s'est endormi en cinq secondes.
Mais c'est vrai que la musique des fois, ça peut vous foudroyer un homme, alors un gamin, vous pensez. Et d'ailleurs c'est bien connu, on évite tous de monter un escalier en écoutant de la zique pasque c'est un coup à partir en roulades grave en direction de la cave.
J'insiste pas, Bourzig reprend sa place, les gamins rigolent, je calme tout le monde.
Les activités continuent, comme je dois commander des fers à souder, je remplis mon bon de commande et là je repense à une nana rencontrée la veille qui avait un décolletée, vous savez le genre de truc qui vous met les seins au niveau des épaules, et bien cette nana figurez-vous…
– M'sieur !! M'sieur !!!! Bourzig y s'est rendormi !!!!
Putain çui-là j'vous jure... Et c'est vrai en plus, il en écrase grave, j'peux vous dire. J'peux vous dire aussi qu'ça les fait sacrément marrer les gosses. Ce qui passe largement au-dessus de Bourzig qui à ce moment précis dérive du coté de la constellation du Centaure en battant pavillon de complaisance.
Mais je réagis comme il se doit :
– Chuuuuuut !!!! Bon, l’affaire est grave, Bourzig roupille. Alors on va le laisser dormir, donc pas de bruit s'il vous plait.
Ça amuse les gamins, ils sont surpris, mais ok.
Alors on a fini la séance comme ça, en chuchotant, ou communiquant par signes, déplaçant nos chaises avec précaution, on n’entendait plus que le mistral négocier un passage avec la lucarne, Laura me regarde en pouffant, j'lui fais un clin d'œil, Bourzig lui, il taille une bavette avec les étoiles.
.
Bien que ma consigne soit inhabituelle, ils l'ont bien respectée, parce qu'ils sont comme ça les gamins.
Quant à Bourzig, on savait ce qu’il faisait le vendredi matin, reste à établir ce qu’il fait dans la nuit du mercredi au jeudi.
À part ses devoirs, bien sûr.