Un prof vide son cartable

Chroniques déconnantes à base de prof.

22 octobre 2007

Faites entrer l’accusé

Alors que l’affaire Cantat suscite bien des réactions passionnées, il me semble opportun d’évoquer ici le traitement policier et judiciaire d’un délit constaté au sein de ma classe de 6e4, lequel fut totalement occulté par les médias, on ne peut que s’en étonner. Ce sera l’occasion pour moi, d’illustrer les différentes fonctions que j’exerce lors des multiples procédures liées aux infractions, délits et crimes dont je suis le témoin quotidiennement. Ainsi je me propose de vous conter une affaire extraordinaire qui ne défraya pas la chronique la semaine dernière, mais qui m’occupa pendant près de deux minutes, en salle techno : le cas Brizouille.

Les protagonistes.
Mais qui est Brizouille ?
Brizouille est un élève de 6e4 de type classique, basketté par Nike et gelé par Studio Line, qui fait partie avec Bourzig et Trapugne du gang dit des « trois mousquetaires de la glandouille » dont la devise est d’ailleurs sans équivoque : un pour rien faire et tous pour l’aider.
Ces trois-là sont inséparables et la somme de leurs neurones aurait permis à coup sûr d’inventer la roue, mais il semble établi qu’aucun des trois n’aurait eu l’idée de la faire tourner.

Les faits.
Le jeudi 11 octobre 2007 à 8h15, l’élève Brizouille à qui je demandais de sortir son cahier, m’a répondu :
- Je l’ai perdu car je me l’ai fait voler peut-être.
Après une traduction rapide, j’enclenche la procédure habituelle, à savoir : flagrant délit et comparution immédiate.
Tout élève est présumé innocent jusqu’à ce que je le considère coupable et peut être assisté par un avocat, aussi me dois-je d’en désigner un. Ce qui s’avère inutile puisque Bourzig et Trapugne se commettent d’office pour assurer sa défense.
Ainsi, Trapugne témoigne avoir vu le cahier pour la dernière fois en salle techno la semaine précédente, et assure qu’il était toujours vivant, ce que Bourzig ne peut confirmer vu qu’il s’était assoupi, selon ses propres termes, mais ce dernier confirme avoir vu un cahier très ressemblant sous la Nintendo de Brizouille à la même époque. Ce qui semble confirmer que le cahier a existé. Fort de ses précieux élément, le juge d’instruction retient une qualification simple : perte d’un cahier de techno sans intention de l’égarer.
Le dossier est bouclé et transmis à la cour d’assise de la salle techno que je préside.

Le tribunal.
- Élève Brizouille, levez-vous. Dans l’affaire opposant Monsieur Le Prof à l’élève Brizouille, il est reproché à ce dernier de ne pas présenter son cahier de techno depuis plusieurs semaines, ceci constituant une infraction grave au règlement intérieur du collège de La Preule. Élève Brizouille, reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?
- Un peu…
- Monsieur le procureur vous avez la parole.
- Au vu de la récidive, je le rappelle, trois oublis successifs signalés par des petites croix dans le cahier de Monsieur Le Prof, oublis qui constituent un manquement grave aux obligations faites à chaque élève, je requiers la peine plancher applicable en l’espèce soit une heure de retenue.
- La parole est à la défense, Maître Trapugne, c’est à vous.
- Ben, c’est dur, mais je vous jure que Brizouille, qu’il est mon client vous avez dit, et ben y s’engage à venir avec son cahier tout propre jeudi prochain et je réclame son indulgence, c’est comme ça qu’on dit ? Pasque Brizouille il est bien gentil quand même et c’est mon copain et que j’aime sa sœur Mirette.
- On s’en fout. La séance est levée.

Le jugement.
- Après délibération, le tribunal n’ayant retenu la peine plancher parce qu’estimant que ce serait tomber bien bas, vous condamne à la conjugaison à tous les temps de l’indicatif, du conditionnel et du subjonctif de la phrase suivante : je dois amener mon cahier de techno. Cette peine constitue une préparation à votre réinsertion en tant que bon élève (je demanderai au premier assesseur de cesser de rigoler pendant la lecture du jugement). Toutefois, s’il est prouvé une bonne conduite de votre part pendant la suite de la séance, la peine sera réduite à la conjugaison des seuls temps de l’indicatif. Avez-vous bien compris la décision du tribunal ??
- Oui
- Le tribunal en doute mais vous avez cinq secondes pour faire appel de cette décision. Avez-vous une déclaration à faire ?
- Le subjonctif c’est quoi ?
- Nul n’est censé ignorer les conjugaisons, je vous renvoie donc à votre Bescherelle.

Conclusion.
À l’heure où j’écris ces lignes, Brizouille accomplit sa peine dans sa chambre dont il ne devrait sortir, si l’on tient compte des diverses grâces et réductions de peine, qu’aux environs de 19H00.

À ce jour, le cahier n’a toujours pas été retrouvé.

Posté par Charly Le Prof à 12:00 - Commentaires [40] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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