Un prof vide son cartable

Chroniques déconnantes à base de prof.

02 novembre 2007

Oui, ma vie est un manège...

Aaaaah !!! Que c’est dur d’être beau.
Franchement, y’a des jours, j’me demande si j’vais pas me crever un œil.
Pour être tranquille.

Hier matin, alors que j’expliquais aux 3e1 les circuits de la grande distribution, faisant part de quelques remarques concernant l’agencement des gondoles, des filles m’ont dit qu’elles n’imaginaient un prof d’une telle élégance poussant un caddie au rayon légumes d’un supermarché.
C’est vrai, je ne m’en cache pas, je ne suis pas très crédible avec un caddie.
Et pourtant, si elles savaient…

Je suis d’accord avec les 3e 1, le caddie ne me sied pas. J’ai essayé pendant des années d’en convaincre mes compagnes, sans succès.
Alors je pousse, comme tout le monde.

Et comme tout le monde, j’attends patiemment une demi-heure en caisse, que les trente retraités devant déposent bien comme il faut et un à un leur vingt mille produits sur le tapis, pasque deux par deux ça irait trop vite, faut pas brusquer pépé, en te faisant un gentil sourire, que tu leur rends bien volontiers, parce que tu es un type charmant, tandis que tu penses avec nostalgie et un brin d’émotion à ces vieux indiens d’Amérique, fiers apaches, humbles sioux, qui savaient le moment venu quitter les leurs pour aller mourir seuls dans la montagne, soulageant ainsi la communauté, quel cran, tandis que les nôtres, nos vieux, toujours souriants, qui n’ont rien d’autre à foutre de la semaine, viennent te faire chier, toi, un samedi, dans TON supermarché, papotant tranquillement avec la caissière, et que pour finir de t’exaspérer, les salauds, ils paient par chèque.

Aaaaaah !!! Que c’est dur d’avoir de la classe.
Toujours donner l’image d’un homme sérieux et austère, alors que la nuit vous menez une vie de patachon, c’est épuisant.
Dimanche soir par exemple, je suis allé chez Monica pour l’informer gentiment que je ne souhaitais pas prolonger notre idylle, qu’après un week-end de vie commune, je commençais à ressentir l’usure, et que c’était bien dommage, mais que bon, ça arrivait à beaucoup de couples, que c’était la vie quoi. Mais Monica n’a pas eu l’air d’accord, elle s’est précipitée vers la porte, l’a verrouillée, disant qu’on allait voir ce qu’on allait voir, que l’usure c’était rien à coté du rabotage que j’allais subir, et pour être franc, elle m’a vachement déçu sur ce coup-là. Et il faut bien le dire, je ne dois mon salut qu’à la fenêtre ouverte de la cuisine que j’ai promptement enjambée, tandis qu’elle me jetait à la figure l’intégralité de l’Encyclopædia Universalis, pas la version DVD, la version papier en vingt-huit volumes, car Monica est une femme de culture, et je ne dois ma survie qu’à une opportune gouttière que j’ai descendue à la vitesse du son, me retrouvant ainsi devant ma voiture que je n’ai pu prendre car le volume cinq venait de s’écraser sur le pare-brise, 2,5 kg par volume quand même, et que j’ai dû m’enfuir en courant, tandis qu’elle criait « pauvre con !! » dans l’escalier, faisant fi de ma réputation, inconsciente qu’elle est, et si y’avait des parents d’élèves dans le coin ?

C’est donc tout essoufflé et accroupi derrière un bosquet que j’ai aperçu Monica commettre l’irréparable.

C’est vrai que je n’en ai jamais parlé ici, mais en amour, mon point faible, c’est les essuie-glaces.
Et là, mon point faible arrière était en train de se faire plier en quatre, et les deux de devant, en huit.
On a beau être habitué, ça fait toujours un p’tit quelque chose au cœur, les voir ainsi proprement maltraiter, à la limite du supportable, et des tout neufs en plus.
Car si certains dépensent des fortunes en restaurant, moi, putain, c’que je passe comme fric dans ces conneries, sans compter que ça fait déjà dix ans que je n’écoute plus la radio en voiture pour cause d’antennes ratatinées par ces ingrates. Elles me coupent du monde quoi. Franchement, c’est petit.

Je suis rentré à pied, plus de bus à cette heure, tu parles d’une vie de bohème. Je ne vais pas pouvoir vivre longtemps à ce rythme, un jour on me retrouvera dans un caniveau, étranglé avec un Wonderbra, et tout le monde sera surpris, mais pas moi.
Alors le lendemain à la première heure, Christophe m’a accompagné pour récupérer ma voiture. On s’est pas éternisés, on n’est pas des téméraires non plus, mais j’ai quand même actionné les essuie-glaces pour le faire rigoler, et du coup, j’ai bien rigolé aussi.

C’est donc tout fier que ce matin, devant mes 6e4, je brandissais mon essuie-glace arrière tandis que je leur exposais quelques notions sur la résistance des matériaux, et plus précisément sur la variation de la résistance des métaux selon l’alliage et la force appliquée, et ils ont très bien pigé. Bien sûr, ils s’inquiétèrent de l’impressionnante torsion mais je fis une rapide digression sur les microclimats du sud de la ville en évoquant l’ouragan Monica et bien qu’incrédules, ils n'insistèrent pas.
Et puis franchement, si j’avais raconté la vérité, ils ne m’auraient pas cru, car un élève ne peut pas imaginer que son prof de techno puisse vivre comme un patachon, un boit-sans-soif, un baltringue, un va-nu-pieds, et qu'en plus, il danse le disco comme un dieu.

Difficile d’imaginer qu’un prof puisse vivre quoi.
Et pourtant, s’ils savaient…

Je ne sais pas si la vie est un manège, mais alors, qu'est-ce que j'gagne comme ponpons.

Posté par Charly Le Prof à 13:00 - Commentaires [24] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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