Un prof vide son cartable

Chroniques déconnantes à base de prof.

14 novembre 2007

Une belle journée d’automne

Il était 7h20 ce matin, une belle journée d’automne, comme je les aime, avec ses forêts mouillées, leurs nuanciers châtains, méchés de roux et de brun, et ses jolies grèves des trains.

Je roulais au pas, bloqué dans un bouchon de quatre véhicules, derrière un tracteur, sifflotant, tout à ma joie de retrouver mes racaillettes, quand soudain, je vis par delà les clôtures de notre si belle campagne, un spectacle à peine soutenable. Je stoppai mon véhicule sur le bas-côté, descendis et rejoignis la clôture la  plus proche pour me retrouver comme figé par la vision. Je décidai d’alerter le monde.

Oui, c’est une des conséquences de la grève des trains, nos vaches n’ont plus rien à regarder.
Alors elles s’étaient regroupées à l’autre bout du champ, au pied du talus, fixant la voie silencieuse, attendant le TER 7687 de 7h13 qui ne viendra jamais, ce que je me gardai bien de leur dire, et ça meuglait, ça beuglait, mon vieux, ça faisait peine à voir.

Oui, nos vaches sont prises en otage, qu’on se le dise.
Ben c’est vrai, quand ta vie est rythmée par le TER de 7h13, le Corail de 10h28, et l’Elipsos de 19h44, ben quand y’a grève, t’es comme légèrement dévariée, et tu rechignes un poil à te faire tirer sur la mamelle comme si de rien n’était. C’est humain comme réaction, mais bon, n’imaginez pas que ce soit sans conséquences sur le yaourt.
Déjà qu’avec les TGV qui vionzent, que c’est limite subliminal comme passage, ben là t’es carrément sevrée. D’autant que dans bientôt, c’est direction le pensionnat, à l’étable, oust, et pour tout l’hiver, dans une promiscuité pas possible, à te faire shooter aux hormones et à l’antibio, j’te jure, y’a des fois, t’aurais comme l’envie de fuguer.

Alors ce matin je les ai appelées, et elles sont venues me voir, mais pas trop vite quoi, et pis elles se sont arrêtées à deux mètres pour renifler, pasque les vaches, c’est des sacrées pétochardes. Pis y’en a une qui s’est approchée, et j’y ai caressé le museau, pasque c’est important de créer du lien social dans la vie.
Alors les autres sont venues aussi et je leur ai tripoté le museau à toutes. Bon c’est sûr, ça remplace pas un train mais ça console un peu.

Moi et les vaches, c’est une vieille histoire.
D’abord pasque petits, on buvait le lait de la ferme d’à coté, qu’il fallait bien faire bouillir, que je surveillais dans la casserole jusqu’à ce qu’il soit bien pile poil au ras du bord, que j’arrêtais vite fait le gaz mais que c’était trop tard, et qu’il fallait que je nettoie tout.
Et comme au catéchisme y nous disaient que la nature elle était généreuse et qu’il fallait profiter des dons du seigneur, ben nous on piquait des cerises et des poires tant qu’on pouvait. Mais un jour, la veille de ma communion solennelle, ben le paysan il a tout répété à mon père, qui m’a privé de dessert le lendemain, sous prétexte que le dessert c’était fait, et que donc, la pièce montée, tintin. Alors avec mes copains, pour se venger, on a ouvert la clôture des vaches du paysan et elles se sont toutes barrées, mais nous, on les a pas attendues, j’peux vous dire. Mais l’autre là, il a encore tout cafté à mon père. Ben j’ai cru que mon père il allait me priver de vaches, mais pas du tout, il m’a privé de mes copains pendant une semaine, et y m’a mis un coup de pied au cul, mon vieux, que même aujourd’hui, quand je m’assois, j’ai encore mal. Ouais pasque mon père, y pratiquait non seulement la pédagogie à mains nues, mais aussi des sortes de petits massages fessiers revitalisants, avec son 44 pied large.
Alors avec mes copains on a réfléchi à une méga vengeance de la mort mais on a réfléchi debout pasqu’on avait tous sacrément mal au cul. Et pis on s’est souvenu qu’y fallait surtout pas que Léo le taureau traîne avec les filles, alors on a coupé la clôture qui séparait les vaches de Léo le taureau, que d’ailleurs on s’est coupés avec les barbelés, et Léo le taureau, qui n’en demandait pas tant, y s’est précipité vers les vaches sans demander son reste.

Putain.

Bon, j’vais pas vous faire un dessin, mais bon, pour faire simple, Léo, y s’est pas trop emmerdé avec les préliminaires.

Bon, c’est arrivé jusqu’aux oreilles de nos vieux, qui par association d’idées ont tiré les nôtres, putain, on ressemblait à une équipe de Mickey après ça, et comme punition, avec mes copains, on a dû se lever à cinq heures du mat, pour voir comment le travail de paysan c’était dur et qu’il fallait pas se moquer, et on devait l’aider à porter ses seaux de lait. Mais on a bien aimé en fait, et il a été très gentil sauf qu’il a fallut aussi l’aider à cueillir ses poires, enfin, celles qui restaient. Alors pendant toute la journée, on a porté des saquettes d’une tonne jusqu’au tracteur, comme des esclaves, que même on avait le droit d’en manger qu’une, c’est vrai en plus, et ben ça, c’était vachement dur.

Alors quand j’ai retrouvé les gamins, je souriais encore en pensant à tout ça, et je leur ai raconté l’histoire des vaches qu’étaient privées de train. Puis j’ai pris l’air sérieux, pasque c’est un vrai drame, et je leur ai demandé de bien penser à faire coucou aux vaches le soir en rentrant. Et pour être sûr, je leur ai fait noter sur leur cahier de texte, et ils l’ont bien noté, j’ai vérifié. Les parents vont se dire que le prof de techno roule sur la jante, mais bon, si on peut plus rigoler.

Et vous au fait ? Vous avez fait coucou aux vaches aujourd’hui ?

Posté par Charly Le Prof à 12:00 - Commentaires [38] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1