Un prof vide son cartable

Chroniques déconnantes à base de prof.

28 novembre 2007

Casanova

Je vous livre le scoop : Bourzig et Fanny, c’est une affaire qui roule.

La rumeur nourrissait depuis quelques jours déjà les conversations des 6e4, et elle est arrivée jusqu’à moi.
Bon, évidemment, je vous demanderai la plus grande discrétion, ils n’apprécieraient certainement pas de se retrouver en couverture de Voici.
Mais je m’en doutais un peu. Parce que figurez-vous que depuis quelques semaines, lorsque Bourzig me rend ses punitions, je remarque qu’elles sont complètes, propres, et surtout, parfaitement lisibles.
Et ça, ce sont des signes qui ne trompent pas : une tierce personne fait ses punitions.

Mais qui peut accepter de faire les punitions de Bourzig ?!?!
Et bien tout simplement : une fille follement amoureuse.
Rhooooooooo !!!!!

En fait c’est une pratique courante en collège, et parfois même, lorsque l’élève mâle est très mignon, elles s’y mettent à plusieurs. Il arrive aussi qu’elles notent le cours de l’être aimé, qui du coup peut vaquer à son occupation favorite : la glandouille.

Alors bien sûr, les affaires de cœur des 6e4 ne me regardent pas. Mais bon, comme je ne peux pas m’en empêcher, je vais taquiner Fanny.
– J’ai appris pour Bourzig, félicitations Fanny…
– Merci…
– Il est gentil Bourzig ? J’espère qu’il t’a offert des fleurs…
– Non…
Les copines s’en mêlent :
– Bourzig y lui a offert un cadeau !!!
Fanny est un peu gênée, puis elle sourit, ouvre sa trousse et fièrement :
– Oui, il m’a donné son taille-crayon…
Rhooooooooo !!!! La classe ce Bourzig !!! Si c’est pas un engagement ferme ça, je m’y connais pas !!!

Et en plus, c’est une super idée !!!! Ma prochaine nana, plutôt que de lui offrir des fleurs, des fringues ou autres, j’y offre un rouleau de scotch !!! Et avec un peu de chance, si je tombe sur une généreuse, j’aurais peut-être un trombone !!!!

Alors je siffle d’admiration devant un tel présent, et j’imagine Fanny le soir, dans son lit, regarder le taille-crayon en rêvant à son chevalier.

Bon, le chevalier, lui, je l’ai expédié au fond de la classe pour cause de bavardage, où il colle très appliqué quelques vignettes sur son cahier, dépassant à peine d’un maillot de l’OM deux fois trop grand pour lui.
Je m’empresse de le rejoindre pour le taquiner à son tour.
– Alors Bourzig, j’ai vu que tu avais fait un joli cadeau à Fanny…
– Ouais…
– Sympa. Et elle t’a fait quoi comme cadeau Fanny ??
– Ben rien…
Rhooooooooo !!!! Quel menteur ce Bourzig !!!
– Elle t’a pas un peu aidé pour les punitions ??
– Ben non, c’est Laura…

Laura ?!?!?

Le coup de théâtre.

Ben moi j’croyais que Laura était avec Kévin, oh putain, ça sent l’embrouille c’t’affaire.
Comprenant que je suis détenteur d’une information explosive, je décide de prendre un peu de distance et de ne plus poser de questions. J’ai déjà eu l’occasion de me retrouver dans des embrouilles de couples et j’ai tendance à fuir ça comme la peste.
Mais quand même, comment Bourzig peut faire un truc pareil à Fanny ? Faire écrire ses punitions par une autre ?? Mais c’est parfaitement dégueulasse !!!

Mille questions m’assaillent.
Et Fanny, si elle l’apprend ? Saura-t-elle surmonter cette épreuve ? Va-t-elle lui jeter au visage son taille-crayon spécial graphite et couleur jusqu’à 11mm de diamètre, entièrement en métal à double réservoir et trappe de vidange avec le Mickey dessus ??? Et Laura ? Quel jeu joue-t-elle ?
Et le taille crayon ? Était-il vraiment à Bourzig ??

C’est donc assez perturbé, mais finalement plutôt admiratif, que j’observais Bourzig. Qui aurait pu penser que dans ce maillot de l’OM se cachait le Casanova des 6e4 ? Je le regardais en train de s’expliquer avec la cartouche de son stylo plume, qu’il tentait vainement d’emboîter, tâchant à peine son cahier, juste ce qu’il faut quoi, quand soudain, très abattu, il leva le bras, et m’interpellant, je l’entendis déclamer dans un grand soupir, irradiant d’un coup l’ensemble de la classe, cette phrase qui résonne encore dans ma mémoire :
– M’sieur !! Pffffff… Ça sonne dans combien de temps ????

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23 novembre 2007

C'était un dimanche soir

Dimanche soir, tandis que je repassais quelques chemises, tout guilleret, sifflotant comme à mon habitude « Singing in the rain », je fis une pause et songeai dubitatif à Livingstone, qui au même âge remontait le Nil à la recherche du lac Victoria, à Neil Armstrong marchant sur la lune, ces aventuriers, mes illustres prédécesseurs, et comprenant soudain l’évidente filiation ainsi que le chemin parcouru par l’homme, c’est presque ému, qu’après avoir réglé mon fer sur « coton », j’expulsai un puissant jet de vapeur conquérant.

Puis, venant d’apprendre la victoire de Sébastien Loeb au rallye d’Irlande, mû sans doute par le même goût du risque, je manœuvrai tel un bolide mon fer à repasser, longeant à fond de cinquième le bas de chemise dans une grande courbe à gauche, puis je slalomais adroitement entre les boutons, évitant de justesse un tête à queue fatal avant d’aborder en un splendide dérapage, et dans un nuage de vapeur, le col, que je lissai en un seul passage. Je constatai que j’étais définitivement un des meilleurs pilotes de fer à repasser, et je m’octroyai un nouveau titre de champion du monde puisque l’opération dura moins d’une minute.
L’homme cherche toujours à se dépasser, je venais d’en faire la démonstration.

Mais c’est pendant que je cherchais mes pantoufles sous le lit que je fus saisis par une terrible interrogation existentielle.
Pris de vertige par la pertinence de ce questionnement, et titubant presque devant l’imminente révélation, je m’installai sur le canapé, une canette à la main, ma tablette de Milka sur les genoux, et là, fixant sans ciller ma mule gauche, je m’avouai l’évidence : et si j’étais un winner ?!?!?

Cet aveu me donna un terrible coup de peps, j’eus soudain l’envie d’en découdre, de bouffer le monde entier, et c’est donc tel un conquérant de l’impossible, éjectant mes pantoufles d’un geste rageur, que je décidai de regarder Benny Hill sur RTL9.

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21 novembre 2007

La grande évasion

Jeudi dernier, évaluation pour les 6e4.

Lorsque je décide d’une évaluation, ils sont avertis une semaine à l’avance, savent précisément le sujet évalué et donc le cours à réviser. Pas de piège donc. Des questions, certaines sur le vocabulaire, d’autres plus intelligentes, mais pas trop, et deux points pour la présentation et l’orthographe.
La salle est vaste, les tables nombreuses, donc un élève par table, et pas de tentation de copier.
Les questions sont notées au tableau par un élève, puis les consignes étant données, silence total et vingt minutes de temps imparti, et je donne le top-départ.

Et donc, jeudi dernier, j’ai chiné, nonchalamment, de copies en torchons.

Une bonne partie des 6e4 a visiblement très bien révisé. Certains ont même préparé leur copie la veille avec leur nom et prénom bien sûr, mais ont de plus tracé un joli cadre pour mon commentaire, dans lequel une zone est réservée à la note, sur 20, c’est déjà écrit, et je n’aurai plus qu’à noter le numérateur sur leur jolie fraction. Ils me mâchent le travail, qu’ils sont trognons.

Si certains sont déjà très impliqués dans la rédaction des réponses, d’autres, dont Bourzig, semblent songeurs.
Je m’approche et découvre qu’après cinq minutes, l’espace entre les questions est désespérément vide. Je fais part de mon émoi à Bourzig.
- Tu as révisé Bourzig ??
- Ben oui, j’ai bien révisé hier soir…

Seulement voilà, c’était hier soir. Depuis, de longues heures se sont écoulées, sur l’échelle de Bourzig, un siècle, et donc ce matin, y reste pus rien.
C’est pas d’bol quand même, c’est vrai, tu révises comme un malade, tu fais rentrer dans ta tête plein de choses, en poussant bien en plus, et tu fermes bien la porte, en pensant que tu les retrouveras le lendemain, et donc, tu vas te coucher tranquille, pépère, confiant quoi. Et là, au p’tit dèj, tu te rends compte que toutes les choses que t’avais dans ta tête, et ben elles ont scié les barreaux pendant la nuit, et hop, elles se sont évadées. Mais va expliquer ça à un prof sans passer pour un gros fumiste. Franchement, ça finit par être décourageant. Et donc, comme tu sais pas où elles se sont évadées, ben tu fais une enquête, et tu prends l’air de réfléchir, en plissant bien les paupières, et tu prends ton stylo, et tu tapotes doucement tes lèvres pour bien faire voir au prof que tu réfléchis à fond, que tu prends cette affaire très au sérieux, que t’es vraiment au taquet au niveau de la réflexion. Mais bon, tu dois te rendre à l’évidence, les choses que t’as apprises, elles ont dû quitter la ville, pasque dis donc, y’a plus de traces.
Alors le prof, y te taquine un peu, comme s’il te croyait pas trop, ce qui est assez vexant en fin de compte et tu te demandes pourquoi y va pas faire chier un peu les autres, ça te ferait des vacances. Et enfin, au bout d’un moment, il s’éloigne avec son air de rigoler et il va voir Brizouille.
Ouf.

Brizouille, c’est complètement différend.
D’abord Brizouille, il est vachement sérieux, il ne cesse d’écrire, et s’interrompt à peine deux secondes pour me regarder. Mais de suite, il se remet au boulot. Je suis un peu surpris mais bon, un accident étant toujours possible, je lis par-dessus son épaule. Et là, en lisant, tu vois bien qu’y a pas eu d’évasion pendant la nuit, mais plutôt comme une espèce de mutinerie, et du coup, c’est un sacré bordel.

Déjà, pour Brizouille, les questions de l’évaluation, c’est purement anecdotique. Bon, ça donne des pistes, c’est vrai, mais globalement, on s’en fout un peu quoi. L’important c’est de faire savoir au prof que tu sais des choses, qui n’ont rien à voir avec le sujet, certes, que t’as pas forcément apprises en cours de techno, mais bon, y’a d’autres sources pour s’informer en même temps, alors faites pas chier s’il vous plaît.
Et comme tu te souviens d’un truc ou deux du cours précédent, mais vraiment par hasard, le coup de bol quoi, tu les mélanges bien avec des trucs qu’ont rien à voir. Et pour ça, fais pas ton modeste, n’hésite pas à employer les grands moyens, tu prends un bon gros mixeur, tu règles sur « mayonnaise », et tu fais mouliner le truc pendant dix minutes, et après ça, tu tartines bien comme y faut, pense à bien étaler sur les bords, avec un rouleau si t’en as, et y’a plus qu’à espérer que le prof s’y retrouve. Tu me diras, en même temps, il a qu’ça à foutre, mais avec un peu de chance, t’as réussi à l’embrouiller.

Mais comme t’es pas trop sûr que ça marche, soignes bien la présentation de la copie, le fignolage quoi, la p’tite finition qui fait la différence, le p’tit coup de polish quoi, comme ça, t’es sûr d’avoir au moins un point sur vingt, ben ouais, pas de petit profit. Une petite astuce : pense à bien souligner les mots qui n’ont aucun intérêt, pasque graphiquement, ça fait toujours son p’tit effet. Mieux, un double trait pour souligner, ça, ça pète bien, mais le deuxième trait, pas trop parallèle si possible, voilà, comme ça c’est bien, merci.
Et comme t’as quand même tartiné la moitié du verso avec la mayo, si le prof est sympa, t’auras peut-être un point de plus, ça paiera toujours l’encre quoi.
Seulement voilà, à la dernière question, t’es vachement emmerdé, pasque t’hésites entre deux réponses.
Mais bon, t’hésites pas longtemps, pasque là, t’as la méga illumination. Et là, si c’est pas d’la super combine ça, surtout tu t’emmerdes pas, tu mets les deux, comme ça, le prof, ça lui fera comme un p’tit QCM, il aura plus qu’à cocher la bonne réponse et zou, par ici les jolis points !! Et oh, après tout, à lui de prendre ses responsabilités, c’est vrai quoi, c’est lui qu’a commencé.

Pour finir, j’aurais bien voulu vous parler de l’élève Trapugne, mais celui-ci présente une pathologie très particulière. En effet, chaque fois qu’un contrôle est annoncé, il fait comme une espèce de petite grippe au niveau du cerveau, mais pas seulement, au niveau des jambes aussi, et du coup, y reste au lit.
Donc jeudi dernier, il a dû faire une rechute.

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14 novembre 2007

Une belle journée d’automne

Il était 7h20 ce matin, une belle journée d’automne, comme je les aime, avec ses forêts mouillées, leurs nuanciers châtains, méchés de roux et de brun, et ses jolies grèves des trains.

Je roulais au pas, bloqué dans un bouchon de quatre véhicules, derrière un tracteur, sifflotant, tout à ma joie de retrouver mes racaillettes, quand soudain, je vis par delà les clôtures de notre si belle campagne, un spectacle à peine soutenable. Je stoppai mon véhicule sur le bas-côté, descendis et rejoignis la clôture la  plus proche pour me retrouver comme figé par la vision. Je décidai d’alerter le monde.

Oui, c’est une des conséquences de la grève des trains, nos vaches n’ont plus rien à regarder.
Alors elles s’étaient regroupées à l’autre bout du champ, au pied du talus, fixant la voie silencieuse, attendant le TER 7687 de 7h13 qui ne viendra jamais, ce que je me gardai bien de leur dire, et ça meuglait, ça beuglait, mon vieux, ça faisait peine à voir.

Oui, nos vaches sont prises en otage, qu’on se le dise.
Ben c’est vrai, quand ta vie est rythmée par le TER de 7h13, le Corail de 10h28, et l’Elipsos de 19h44, ben quand y’a grève, t’es comme légèrement dévariée, et tu rechignes un poil à te faire tirer sur la mamelle comme si de rien n’était. C’est humain comme réaction, mais bon, n’imaginez pas que ce soit sans conséquences sur le yaourt.
Déjà qu’avec les TGV qui vionzent, que c’est limite subliminal comme passage, ben là t’es carrément sevrée. D’autant que dans bientôt, c’est direction le pensionnat, à l’étable, oust, et pour tout l’hiver, dans une promiscuité pas possible, à te faire shooter aux hormones et à l’antibio, j’te jure, y’a des fois, t’aurais comme l’envie de fuguer.

Alors ce matin je les ai appelées, et elles sont venues me voir, mais pas trop vite quoi, et pis elles se sont arrêtées à deux mètres pour renifler, pasque les vaches, c’est des sacrées pétochardes. Pis y’en a une qui s’est approchée, et j’y ai caressé le museau, pasque c’est important de créer du lien social dans la vie.
Alors les autres sont venues aussi et je leur ai tripoté le museau à toutes. Bon c’est sûr, ça remplace pas un train mais ça console un peu.

Moi et les vaches, c’est une vieille histoire.
D’abord pasque petits, on buvait le lait de la ferme d’à coté, qu’il fallait bien faire bouillir, que je surveillais dans la casserole jusqu’à ce qu’il soit bien pile poil au ras du bord, que j’arrêtais vite fait le gaz mais que c’était trop tard, et qu’il fallait que je nettoie tout.
Et comme au catéchisme y nous disaient que la nature elle était généreuse et qu’il fallait profiter des dons du seigneur, ben nous on piquait des cerises et des poires tant qu’on pouvait. Mais un jour, la veille de ma communion solennelle, ben le paysan il a tout répété à mon père, qui m’a privé de dessert le lendemain, sous prétexte que le dessert c’était fait, et que donc, la pièce montée, tintin. Alors avec mes copains, pour se venger, on a ouvert la clôture des vaches du paysan et elles se sont toutes barrées, mais nous, on les a pas attendues, j’peux vous dire. Mais l’autre là, il a encore tout cafté à mon père. Ben j’ai cru que mon père il allait me priver de vaches, mais pas du tout, il m’a privé de mes copains pendant une semaine, et y m’a mis un coup de pied au cul, mon vieux, que même aujourd’hui, quand je m’assois, j’ai encore mal. Ouais pasque mon père, y pratiquait non seulement la pédagogie à mains nues, mais aussi des sortes de petits massages fessiers revitalisants, avec son 44 pied large.
Alors avec mes copains on a réfléchi à une méga vengeance de la mort mais on a réfléchi debout pasqu’on avait tous sacrément mal au cul. Et pis on s’est souvenu qu’y fallait surtout pas que Léo le taureau traîne avec les filles, alors on a coupé la clôture qui séparait les vaches de Léo le taureau, que d’ailleurs on s’est coupés avec les barbelés, et Léo le taureau, qui n’en demandait pas tant, y s’est précipité vers les vaches sans demander son reste.

Putain.

Bon, j’vais pas vous faire un dessin, mais bon, pour faire simple, Léo, y s’est pas trop emmerdé avec les préliminaires.

Bon, c’est arrivé jusqu’aux oreilles de nos vieux, qui par association d’idées ont tiré les nôtres, putain, on ressemblait à une équipe de Mickey après ça, et comme punition, avec mes copains, on a dû se lever à cinq heures du mat, pour voir comment le travail de paysan c’était dur et qu’il fallait pas se moquer, et on devait l’aider à porter ses seaux de lait. Mais on a bien aimé en fait, et il a été très gentil sauf qu’il a fallut aussi l’aider à cueillir ses poires, enfin, celles qui restaient. Alors pendant toute la journée, on a porté des saquettes d’une tonne jusqu’au tracteur, comme des esclaves, que même on avait le droit d’en manger qu’une, c’est vrai en plus, et ben ça, c’était vachement dur.

Alors quand j’ai retrouvé les gamins, je souriais encore en pensant à tout ça, et je leur ai raconté l’histoire des vaches qu’étaient privées de train. Puis j’ai pris l’air sérieux, pasque c’est un vrai drame, et je leur ai demandé de bien penser à faire coucou aux vaches le soir en rentrant. Et pour être sûr, je leur ai fait noter sur leur cahier de texte, et ils l’ont bien noté, j’ai vérifié. Les parents vont se dire que le prof de techno roule sur la jante, mais bon, si on peut plus rigoler.

Et vous au fait ? Vous avez fait coucou aux vaches aujourd’hui ?

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08 novembre 2007

Du bon usage du chameau

À neuf heures et quart, le CPE est venu dans ma classe, me dire que nous étions attendus, moi et les 6e4, à une séance de prévention contre la drogue, prévue depuis un mois, dont la date était affichée en salle des profs, en bien gros, ce qui m’avait échappé, que nous étions sacrément en retard, et que donc, j’avais assuré comme un pro.
Alors avec les 6e4, on a vionzé jusqu’à l’autre bout du collège, en ordre dispersé, grimpé au troisième étage, dans un boucan d’enfer, et sprinté jusqu’à la salle 307, dans un bordel immonde, où je suis arrivé tout essoufflé et bon dernier. Je me suis excusé pour le retard, en disant que c’était un peu à cause du CPE, qu’était venu bien tard nous dire qu’on n’était pas en avance, mais en ajoutant que j’étais rongé par le remord, que je le referai plus, mais que c’était aussi un peu à cause des gamins qui lambinaient, lesquels n’ont pas été d’accord, pardon qu'est-ce que j'entends, non mais oh, traitez-moi de menteur pendant que vous y êtes, excuses d’autant plus nécessaires, que l’intervenant préposé à la dissuasion massive, était un gendarme.

Alors avec les gamins on s’est installés dans la salle, les tables étaient disposées en carré, le gendarme au milieu, et je me suis assis avec les élèves, pas avec les meilleurs, les autres, pasque c’est là qu’on rigole le plus.
Mais en fait, on a pas trop rigolé.

D’abord pasque le gendarme était un peu agacé du retard des élèves, et qu’il arrivait pas à se mettre face aux gamins, vu la disposition des tables, c’est vrai que c’était pas évident, sauf à ressembler à un tableau de Picasso, les rangers bien écartées, le petit polo bleu ciel largement ouvert pour bien faire respirer le torse, et il a dit bonjour en langage gendarme, c'est-à-dire qu’on a tous baissé la tête et qu’on n’a plus moufté pendant une demi-heure.

Bon, il a surtout parlé de la drogue qu’on fume et il en a parlé pendant une demi-heure sans s’interrompre, mais pour résumer, il a dit que le haschich venait surtout du Maroc, que c’était pas bien, pas le Maroc, le haschich, et surtout, que c’était très interdit chez nous.
Moi je pensais qu’il allait nous montrer un petite vidéo, des petits graphiques pour l’augmentation de la consommation, parler de l’addiction, de l’engrenage vers les drogues dures, des pharmacies qu’il faut fracasser pour se ravitailler, et que donc, c’était du boulot de se droguer, mais pas du tout.

Ben non, il a juste dit :
- Et au Maroc, y mettent du caca de chameau dans le haschich.

Le coup de théâtre.
Putain, je me demande pourquoi on s’emmerde des fois, avec nos petites séances pédagogiques, pour faire passer la petite notion qui va bien, avec nos petits transparents, nos supports divers et variés, nos petites activités pour qu’ils s’approprient le savoir, le contrôle de l’acquisition des connaissances, alors que l’autre là, les mains dans les poches, avec son histoire de caca, il a dissuadé tous les 6e4 de tirer sur le chichon pour les trente ans à venir !!
Bon, vous me direz, c’est le résultat qui compte.

Franchement, j’sais pas si c’est le même gendarme qui s’occupe de la prévention contre le SIDA, mais si c’est le cas, je serais curieux de voir ça. Ça doit être un truc du genre, si tu mets pas le préservatif, t’as la quéquette qui sèche, et hop, elle tombe. Tin, on m’aurait dit ça quand j’étais jeune, je serais passé de suite à la peinture sur soie.

Alors évidemment, le gendarme, quand il a dit ça, il m’a regardé du coin de l’œil, craignant sans doute que je tempère son propos, pasque les profs, c’est bien connu, on est tous des hippies recyclés, en précisant par exemple, qu’on pouvait trouver des trafiquants honnêtes, dotés d’une vraie conscience professionnelle, proposant des produits non coupés et d’excellente qualité, mais j’ai rien dit pasque d’une part je ne suis pas un spécialiste et que par ailleurs, je porte le fardeau d’une lourde culpabilité dans ce domaine. En effet, la première seule fois que j’ai fumé une cigarette qui ressemblait à un mégaphone, c’était pendant mon service militaire, à l’initiative d’un pote de régiment et que du coup, les gardes de nuit étaient beaucoup plus sympas pasqu’on rigolait comme des cons tout en assurant la sécurité du pays, et que j’en ai froid dans le dos au cas où on aurait été attaqués par des envahisseurs ennemis, des allemands par exemple.

Bon, je suppose que le gendarme pratique une pédagogie différenciée selon l’âge, pasque s’il raconte la même chose aux 3e, je crois que certains vont pouffer et du coup, y risquent d’entendre des trucs pas trop gentils en langage gendarme.

En tout cas, j’peux vous dire que comme prévention y’a pas mieux pasque tous les gamins y z’ont fait « BEUUUUUURK !!!!! », et moi aussi d’ailleurs.
Et une fois rentrés en classe, je leur ai demandé ce qu’ils avaient retenu de la prévention, et ben je vous le donne en mille, c’était le caca de chameau, et y z’ont refait « BEUUUUURK !! », mais pas moi, pasque je l’avais déjà fait.

Pour conclure, si un jour vous souhaitez faire passer un message, une idée simple, une notion, voire un concept, j'vous file le tuyau, et faites-moi confiance, ne vous prenez surtout pas le citron, et n’allez surtout pas vous faire chier avec une agence de pub, économisez vos sous, appelez-moi, j'connais quelqu'un.

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02 novembre 2007

Oui, ma vie est un manège...

Aaaaah !!! Que c’est dur d’être beau.
Franchement, y’a des jours, j’me demande si j’vais pas me crever un œil.
Pour être tranquille.

Hier matin, alors que j’expliquais aux 3e1 les circuits de la grande distribution, faisant part de quelques remarques concernant l’agencement des gondoles, des filles m’ont dit qu’elles n’imaginaient un prof d’une telle élégance poussant un caddie au rayon légumes d’un supermarché.
C’est vrai, je ne m’en cache pas, je ne suis pas très crédible avec un caddie.
Et pourtant, si elles savaient…

Je suis d’accord avec les 3e 1, le caddie ne me sied pas. J’ai essayé pendant des années d’en convaincre mes compagnes, sans succès.
Alors je pousse, comme tout le monde.

Et comme tout le monde, j’attends patiemment une demi-heure en caisse, que les trente retraités devant déposent bien comme il faut et un à un leur vingt mille produits sur le tapis, pasque deux par deux ça irait trop vite, faut pas brusquer pépé, en te faisant un gentil sourire, que tu leur rends bien volontiers, parce que tu es un type charmant, tandis que tu penses avec nostalgie et un brin d’émotion à ces vieux indiens d’Amérique, fiers apaches, humbles sioux, qui savaient le moment venu quitter les leurs pour aller mourir seuls dans la montagne, soulageant ainsi la communauté, quel cran, tandis que les nôtres, nos vieux, toujours souriants, qui n’ont rien d’autre à foutre de la semaine, viennent te faire chier, toi, un samedi, dans TON supermarché, papotant tranquillement avec la caissière, et que pour finir de t’exaspérer, les salauds, ils paient par chèque.

Aaaaaah !!! Que c’est dur d’avoir de la classe.
Toujours donner l’image d’un homme sérieux et austère, alors que la nuit vous menez une vie de patachon, c’est épuisant.
Dimanche soir par exemple, je suis allé chez Monica pour l’informer gentiment que je ne souhaitais pas prolonger notre idylle, qu’après un week-end de vie commune, je commençais à ressentir l’usure, et que c’était bien dommage, mais que bon, ça arrivait à beaucoup de couples, que c’était la vie quoi. Mais Monica n’a pas eu l’air d’accord, elle s’est précipitée vers la porte, l’a verrouillée, disant qu’on allait voir ce qu’on allait voir, que l’usure c’était rien à coté du rabotage que j’allais subir, et pour être franc, elle m’a vachement déçu sur ce coup-là. Et il faut bien le dire, je ne dois mon salut qu’à la fenêtre ouverte de la cuisine que j’ai promptement enjambée, tandis qu’elle me jetait à la figure l’intégralité de l’Encyclopædia Universalis, pas la version DVD, la version papier en vingt-huit volumes, car Monica est une femme de culture, et je ne dois ma survie qu’à une opportune gouttière que j’ai descendue à la vitesse du son, me retrouvant ainsi devant ma voiture que je n’ai pu prendre car le volume cinq venait de s’écraser sur le pare-brise, 2,5 kg par volume quand même, et que j’ai dû m’enfuir en courant, tandis qu’elle criait « pauvre con !! » dans l’escalier, faisant fi de ma réputation, inconsciente qu’elle est, et si y’avait des parents d’élèves dans le coin ?

C’est donc tout essoufflé et accroupi derrière un bosquet que j’ai aperçu Monica commettre l’irréparable.

C’est vrai que je n’en ai jamais parlé ici, mais en amour, mon point faible, c’est les essuie-glaces.
Et là, mon point faible arrière était en train de se faire plier en quatre, et les deux de devant, en huit.
On a beau être habitué, ça fait toujours un p’tit quelque chose au cœur, les voir ainsi proprement maltraiter, à la limite du supportable, et des tout neufs en plus.
Car si certains dépensent des fortunes en restaurant, moi, putain, c’que je passe comme fric dans ces conneries, sans compter que ça fait déjà dix ans que je n’écoute plus la radio en voiture pour cause d’antennes ratatinées par ces ingrates. Elles me coupent du monde quoi. Franchement, c’est petit.

Je suis rentré à pied, plus de bus à cette heure, tu parles d’une vie de bohème. Je ne vais pas pouvoir vivre longtemps à ce rythme, un jour on me retrouvera dans un caniveau, étranglé avec un Wonderbra, et tout le monde sera surpris, mais pas moi.
Alors le lendemain à la première heure, Christophe m’a accompagné pour récupérer ma voiture. On s’est pas éternisés, on n’est pas des téméraires non plus, mais j’ai quand même actionné les essuie-glaces pour le faire rigoler, et du coup, j’ai bien rigolé aussi.

C’est donc tout fier que ce matin, devant mes 6e4, je brandissais mon essuie-glace arrière tandis que je leur exposais quelques notions sur la résistance des matériaux, et plus précisément sur la variation de la résistance des métaux selon l’alliage et la force appliquée, et ils ont très bien pigé. Bien sûr, ils s’inquiétèrent de l’impressionnante torsion mais je fis une rapide digression sur les microclimats du sud de la ville en évoquant l’ouragan Monica et bien qu’incrédules, ils n'insistèrent pas.
Et puis franchement, si j’avais raconté la vérité, ils ne m’auraient pas cru, car un élève ne peut pas imaginer que son prof de techno puisse vivre comme un patachon, un boit-sans-soif, un baltringue, un va-nu-pieds, et qu'en plus, il danse le disco comme un dieu.

Difficile d’imaginer qu’un prof puisse vivre quoi.
Et pourtant, s’ils savaient…

Je ne sais pas si la vie est un manège, mais alors, qu'est-ce que j'gagne comme ponpons.

Posté par Charly Le Prof à 13:00 - Commentaires [24] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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