21 janvier 2008
Le cas Benjie
Parmi les 6e4, y’en a un qu’est vraiment rigolo, c’est Benjie.
C’est vrai.
La première chose qu’on remarque chez Benjie, c’est qu’il court tout le temps.
Franchement, j’l’ai jamais vu marcher ce gamin. À l’age où les enfants apprennent à marcher, ben lui, il a appris à courir.
Alors des fois, depuis la salle des profs, par la fenêtre, je le regarde. Alors y part d’un bout de la cour et y court à fond vers l’autre bout de la cour, et j’peux vous dire que ça vionze. Et y s’retourne, et zou, dans l’autre sens. J’croyais qu’il courrait après les filles, mais même pas.
Alors bien sûr, quand il arrive en classe, il est juste à peine trempé, et je lui demande pourquoi il est trempé comme ça, alors y m’dit :
– Ben pasque j’ai couru.
Qu’est-ce que je vous disais ??
Bon au niveau des résultats, y court beaucoup moins vite, et au niveau du travail y transpire beaucoup moins. Mais bon, en même temps, on peut pas courir partout.
C’est vrai qu’au niveau des notes, c’est pas vraiment ça, mais dès que je pose une question, c’est toujours le premier à lever la main. Pour dire une connerie, c’est vrai aussi, mais au moins, il est le premier à la dire. Pour vous donner une idée, si on reportait toutes les notes de Benjie sur un thermomètre, ben on se caillerait toute l’année.
Et puis, j’sais pas si les garçons naissent dans les choux, mais si c’est confirmé, pour Benjie, ça doit être un chou de Bruxelles, pasque dis donc, il est tout piti. Mais tout mimi aussi. C’que j’aime bien chez Benjie, c’est sa coupe de cheveux festive. C’est vrai, et fastoche à faire en plus, quelques coups d’oreiller pour le dessus, et pour les cotés, un p’tit coup de couette, et hop, nickel.
J’ai reçu les parents récemment, que d’ailleurs j’ai cru que c’était les grands-parents. Mais bon, moi, j’pose pas de questions, mais ils ont avoué d’entrée leur forfait, en disant que ben oui, ils étaient les parents.
C’est des choses qu’arrivent, c’est vrai. T’as eu trois gamins, qui sont grands maintenant, qui font leurs études à la ville, le grand est presque en ménage, et la vie s’écoule paisiblement, un peu de jardinage, quelques mots fléchés, et là, tout bascule.
C’est dimanche soir, tu regardes Drucker peinard, et tu vois une nana avec un méga décolleté, et d’un coup, tu sens comme une montée de sève, alors tu te retournes vers Georgette et tu lui dis que tu l’as toujours aimée, et que tu voudrais lui rendre hommage.
Alors Georgette, elle pose son tricot et elle fait :
– Ben… pourquoi pas.
Et là, ben vous savez c’que c’est, un peu d’empressement, un poil de précipitation, un zest d’emballement, un tantinet d’exaltation, enfin bref, bingo, la super cagnotte, et hop, un p’tit dernier pour la route.
L’accident de fin de parcours, comme on dit.
Ben l’accident il est là, il a onze ans, il balance ses pieds d’avant en arrière en se frottant le nez, et le papa de l’accident, il est là aussi, y taquine les soixante breloques, et la maman, le visage un rien défait, pasque bon, sont un peu dépassés les parents quand même, ben ouais, c’est qu’y gigote le truc-là.
Et c’est vrai qu’un truc pareil, ça vous dynamise une préretraite, ça vous tonifie un matin calme, parce que dès le réveil, ça tagaze déjà dans tout l’appart, même pas l’temps d’enfiler tes bas de contention qu’il réclame déjà sa pitance le moufiot, c’est qu’ça bouffe à c’t’âge, et qu’y demande déjà à sortir, alors que toi t’avais juste prévu de passer un p’tit coup de polish sur la voiture, et Georgette, de concocter une jardinière de légumes.
Alors ils m’ont dit qu’ils avaient tout essayé pour le calmer, le sport, le médecin et les médicaments, mais sans résultats. Et le papa m’a dit qu’ils lui avaient même acheté une console de jeu, pas vraiment pour lui faire plaisir d’ailleurs, mais pour le fixer, mais que dalle.
Alors on a bien rigolé.
Mais la maman elle a arrêté de rigoler pour dire qu’elle était crevée, et qu’elle partait en maison de repos.
Alors on a arrêté de rigoler, et Benjie il a regardé ses chaussures, je l’ai regardé, il m’a regardé, pis il a souri avec son air coquin, et il a baissé la tête, mais bon, en même temps, il y est pour rien lui, il fait son boulot de gamin.
Alors on a papoté, le papa a dit qu’il allait préparer les repas, que ça serait pas de la tarte, on a re-rigolé, benjie aussi, et ils m’avaient l’air bien potes tous les deux.
Et je les ai raccompagnés jusqu’à la porte, souhaité bien du repos à la maman, indiqué quelques marques de nouilles au papa, et je me suis retourné pour dire au revoir à Benjie.
Mais bon, fallait pas rêver, il était déjà loin.