24 janvier 2008
Le nid à rumeurs
Un collège est un nid à rumeurs, tout se sait, s’est su, se saura, c’est sûr.
Au début ça surprend, car vous imaginez bêtement que tout ce qui se dit et se passe dans votre salle n’en sort pas. Mais ne rêvez pas, si vous vous faites bordéliser, tout le monde le sait, même les agents d’entretien, et vous passez pour un gros nul.
Mais comment est-ce possible ?
C’est très simple.
Pour la diffusion de tout type d’info, ou signal, nous disposons d’environ six cents émetteurs-récepteurs mobiles et autonomes que l’on reconnaît aisément à leurs baskets.
Pour l’amplification du signal, une cour de récré est mise à disposition des émetteurs-récepteurs qui peuvent ainsi échanger les signaux sans interférences ou parasites nuisibles.
La vitesse de propagation du signal est proportionnelle à la densité des émetteurs-récepteurs ainsi qu’à la force des précipitations. En effet, lors de fortes intempéries, les émetteurs-récepteurs ont tendance à former des entités compactes sous le préau, densifiant le maillage de diffusion, ce qui permet une couverture optimale de la zone de récré.
Lorsque l’émetteur-récepteur reçoit un signal, un accusé de réception est délivré sous la forme :
– Tin !!! C’est monsieur Le Prof qu’a dit ça ?!?!
Dès cet instant, le message est mémorisé sur une unité de stockage vacante de l’encéphale de l’émetteur-récepteur dont, dieu merci, à cet âge, il dispose un grand nombre. Pour éviter les fuites d’information, l’étanchéité est assurée pas des écouteurs de lecteur mp3 judicieusement répartis au niveau des oreilles.
À ce stade, la réaction en chaîne qui s’ensuit n’est plus contrôlable, le signal d’origine gravement altéré, seul le déclenchement de la sonnerie peut à tout moment interrompre ce cycle infernal.
Mais si les rumeurs se répandent vite, les infos bien sourcées aussi, et cela présente bien des avantages.
En effet, et c’est une chose très sympa avec les gamins, ils savent plein de choses sur les profs.
Ainsi, si vous souhaitez vous renseigner sur la nouvelle petite prof d’anglais, qu’est bien gisquette, plutôt que de mener une enquête compliquée, utilisez plutôt leurs connaissances.
C’est ainsi que je procède avec mes 6e4, qui détiennent sans le savoir des informations précieuses.
Évidemment, il ne s’agit pas de poser des questions directes et indiscrètes, c’est pas votre genre, mais vous pouvez utiliser des petites ruses, avec votre air de ne pas y toucher, un peu comme ceci :
– Vous avez anglais ce matin ???
– Non, madame Schtronk elle a la grippe…
Mine de rien, en effaçant le tableau, vous glissez ceci :
– Ah, je pensais que c’était son fils qui était malade…
Évidemment, un élève ne manquera pas de vous reprendre :
– Meuh non !!!! Elle a pas d’enfants madame Schtronk !!!!
Remarque à laquelle un second apportera la précision suivante :
– Ben non !!! Elle est pas mariée !!!
Banco !!!!!
Voilà, vous venez de récolter deux informations précieuses, célibataire, sans enfants, l’autoroute du bonheur s’ouvre devant vous, restent à préciser certains points de détails.
– Il me semblait pourtant l’avoir doublée ce matin en voiture, en venant de Saint-Just…
– Meuh non !!! Elle habite Gensac !!!!
Gensac ??? Merde, ça fait de la route ça depuis chez moi. Mais bon, une fois par semaine, c’est jouable.
Et là, en rejoignant votre bureau, vous constatez que vous ne savez pas son âge à la prof d’anglais, alors avec votre air bien faux-cul, en faisant mine de fouiller dans votre cartable, vous faites :
– En tout cas, elle a l’air bien gentille madame Schtronk, et bien jeune en plus…
– Meuh non !!! Elle a 29 ans !!!
Le super banco !!!!!
Voilà de la bonne info pas chère, pas besoin de s’emmerder sur Meetic, j’ai le cv complet, reste plus qu’à aller faire mes courses à Gensac, et zou, une prof d’anglais !! Une !!!!
Enfin, peut-être. Mais dans un premier temps, vous pouvez renseigner sa petite fiche à la maison et la classer dans la pochette « prospects », avant qu’elle ne rejoigne peut-être la boite à archives, ultime étape avant micro-filmage ou gravure sur support pérenne, pour consultation ultérieure, avec les potes, avachis et en chemise de nuit, à la maison de retraite.
Autre chose, lorsque vous souhaitez diffuser une info, lâchez-là en cours, c’est diablement efficace.
Ou mieux, lancer une rumeur, pour, entre autres, régler des comptes avec certains collègues. Par exemple avec M. Skwrtngkz, prof d’EPS, qui peut pas vous blairer, la réciproque étant par ailleurs aisément vérifiable. Évidemment, on fait rarement ce genre de chose de gaieté de cœur, mais bon, en même temps, c’est jamais bien de rester dans le non-dit, ça peut faire des maladies, et ce serait dommage, vous êtes en parfaite santé.
Mais voyons plutôt comment procéder :
– Vous avez EPS cet aprèm ? Vous avez bien de la chance d’avoir M. Skwrtngkz, un si bon prof…
Puis, prenant l’air très affecté, en secouant la tête, faisant mine de chercher une craie, vous ajoutez ceci :
– Quel dommage qu’il ait ce problème avec l’alcool… enfin, c’est comme ça… mais c’est bien triste quand même…
Voilà, normalement, si les émetteurs-récepteurs font bien leur boulot, il devrait être convoqué par le chef dans les 48 heures, pour expliquer pourquoi il a descendu une bouteille de whisky pendant le lancer de javelot.