30 janvier 2008
Mes chers petits sapiens
Lorsque j’observe nos jeunes élèves pratiquer l’écriture, je suis saisi par les différences de traitement faites aux cahiers selon le sexe de l’auteur.
Première observation : l’homme était un chasseur-cueilleur, je confirme la tendance chasseur.
Un peu rude au contact, un peu bourrin dans l’échange, mais brave, et finalement pas mauvais bougre, le petit sapiens est pour le moins peu respectueux de son cahier de techno. Ce dernier, bien qu’étant parfaitement disposé au sacrifice, aurait sans doute préféré se faire styloter par l’élève femelle, dont le coup de stylo est nettement plus stylé, le coup de feutre plus feutré, et le coup de gomme, presque effacé.
Mais pourquoi l’élève femelle est-elle si soignée dans la tenue de son cahier de
techno ?
On peut supposer que des millénaires passés à faire le ménage et à repasser ça vous donne le goût de la chose bien faite, de la p’tite finition au chiffon doux, du p’tit coup de serpillière dans les coins et que cela altère insidieusement votre ADN. Ainsi vous paradez brandissant votre cahier de techno joliment tenu alors que vous n’avez aucun mérite, car il s’agit d’une simple mutation génétique, qui vous permet par ailleurs de faire le ménage avec une facilité et une désinvolture déconcertantes.
Aaaaah !! L’injustice de l’évolution !!!!
(NDA : quoique ayant visité les domiciles de certaines à l’âge adulte, il semblerait que la mutation soit réversible)
Alors que nos jeunes garçons, descendants directs et sans escale de nos chasseurs-cueilleurs d’autrefois, vous manient le crayon comme leurs aïeux la sagaie, et vous affûtent une mine HB comme on taille un silex. Le cahier fait office de mammouth, son agonie est lente, douloureuse, et il sera dépecé à même la table.
Ah !! L’exquise trivialité de nos chers petits sapiens ! Ah ! La douce persistance de cette poignante tribalité.
L’élève mâle est belliqueux dans la graphie, querelleur dans le soulignement, mais est-ce vraiment une surprise ? Car enfin, quelle était sa tâche au temps d’avant, si ce n’est ravitailler en mammouths frais la joyeuse ribambelle de la famille Crado dont la plupart étaient analphabètes ? Oui, la piètre prestation graphique de nos petits sapiens n’est que la lourde conséquence de cet atavisme guerrier.
Leur écriture ne doit pas se lire, au sens littéral, mais s’apprécier, dans ses couleurs, ses formes, ses volutes qui, tels des pétroglyphes balbutiants, dessinent une émouvante fresque au lyrisme pataud, dédiée à leur quête du rectiligne, à leur quête éperdue de la ligne droite.
L’utilisation de la gomme est rudimentaire, vengeresse, sa fonction initiale pervertie, car ici, à la notion d’effacement est astucieusement substituée celle de l’étalement, qui officie tel un masque opaque.
Et l’effacement de l’incongruité produit immanquablement une soupe infâme, métaphore attendrissante de leur quête nourricière.
Le visiteur averti de la caverne où j’exerce, ma salle de techno, saura discerner en observant leur cahier, l’esquisse de Lascaux, les prémices de Chauvet.
Émouvant n’est-ce pas ?
Précis dans l’approximation et empirique dans la finition, ainsi donc se présente notre ratureur-scribouilleur. Charge m’est donnée, modeste chamane-pédagogue que je suis, de modérer leur rupestre créativité et de canaliser leurs instincts guerriers.
Au chasseur-cueilleur d’autrefois s’est substitué le ratureur-scribouilleur d’aujourd’hui.
Mais ne nous y trompons pas, la démarche est identique, assurer la survie de l’espèce, quitte à en découdre à tout prix.