13 février 2008
Mon épopée
La traversée de cour est une expérience unique et risquée, car il s’agit là d’une véritable opération d’infiltration au cœur même des lignes ennemies. Se retrouver au milieu de 600 gamins livrés à eux-mêmes est un sacré défi, car la cour aux heures de pointe peut s’avérer être un véritable champ de mines.
Beaucoup de profs sont extrêmement réticents au franchissement et nombre d’entre-eux se satisferaient volontiers de quelques lianes judicieusement réparties qui permettraient de passer de bâtiment en bâtiment en survolant sans risque cette canopée adolescente, ou quelques câbles tendus et une bonne perche afin de funambuler au dessus de la fosse.
Car le prof en cet endroit n’est plus protégé par son tableau et ne peut plus se cacher derrière sa craie.
Et il est comme nu. Et un prof nu, c’est pas toujours beau à voir. Ainsi, si le prof est téméraire en cours, en cour il est beaucoup plus timoré.
Alors bien sûr, vous pouvez éviter de passer à découvert, et emprunter les couloirs, passer derrière les bâtiments, j’ai un collègue de techno qui fait ça, ou alors longer les murs, en baissant bien la tête, ça devrait le faire, ou alors, en dernier recours, tenter les égouts.
Car tous les moyens sont bons pour éviter la cour.
Mais moi j’aime bien.
Bon, le plus grand danger lors de la traversée, c’est de prendre un 6e en pleine poire. Pasque le 6e se déplace très rapidement et regarde rarement devant lui, car le 6e sent intuitivement que la route est dégagée, et sait bien au fond de lui, que le danger vient souvent de l’arrière.
À tort en fait.
Et comme à cet âge, le freinage est encore approximatif, empirique donc, vous subissez un méga tampon ventral et le 6e amorcera un mouvement de recul car quelle surprise de trouver un prof dans un tel endroit, et vous lisez dans son regard un truc du genre « mais qu’est-ce que tu fous là toi ??? », oui, un élève peut vous tutoyer du regard et devenir un tantinet familier, mais il saura faire diversion comme ceci :
– Bonjour m’sieur !! scusez-moi… heu… z’avais pas vu…
Je te salue Ô toi, Poney Fougueux et Intrépide, que je scalperais volontiers à la petite cuiller pour avoir osé comprimer le grand côlon de Cheval Fourbu, qui à l’occasion te mettrait bien un bon coup de sabot où j’pense, c’est vrai quoi merde.
Mais où court donc le 6e ???
Ah !!! Vaste question !!!
Il s’agit en fait de vastes migrations déclenchées par une atroce sonnerie, vers 9h50, des wc aux casiers en passant par les cartables, le rythme est soutenu et le stress considérable car si t’as pas ton livre, t’as la p’tite croix de la mort sur le cahier, et t’es mal quoi.
Lors de l’expédition, il conviendra donc de conserver les mains hors poches afin de raffûter le 6e migrateur, de l’esquiver par de petits sautillements latéraux, et ainsi pour finir, de contourner la majestueuse transhumance du 6e en récré.
Autant le 6e est extrêmement mobile, autant le 3e est stable, relativement statique et il vous interpellera à distance comme ceci :
– Hé !! M’sieur !! HOOOO !!! HÉÉÉÉÉ !!!! M’SIEUUUUUUR !!!!BONNE ANNÉÉÉÉÉÉÉE !!!!
Au début vous croyez à une engueulade, le ton étant plutôt menaçant, alors vous baissez la tête, et vous hésitez entre : vous agenouiller en implorant et tendre votre portefeuille, ou prendre un 6e en otage afin de quitter l’établissement en toute sécurité. Mais comprenant la bienveillance derrière la virilité du ton, vous esquissez un sourire, faites un signe discret de la main, le tout étant assorti d’un classieux clin d’œil, votre marque de fabrique, votre autographe, votre sceau, quelle classe quand même.
Tiens, des 4e.
– M’sieur !! Y’a contrôle aujourd’hui ?!?
– Ben oui, bonjour jeune homme…
– Heu… oui bonjour…mais m’sieur, on peut pas décaler ?? Pasqu’on a plein de contrôles cette semaine ?!?
Oui, le 4e est soucieux du planning, et souhaiterait un échéancier plus respectueux des contraintes adolescentes, ceci afin d’éviter le surmenage inhérent aux cadences infernales et préserver une certaine équité, voire une forme de statu quo. Mais je ne peux m’empêcher, soupçonneux que je suis, d’y voir une certaine malignité, voire une odieuse perfidie et je synthétiserai ma réponse comme ceci :
– Non.
Le jeune 4e, envoyé en éclaireur, rejoint alors sa troupe pour faire part de la mauvaise nouvelle et vous n’osez même pas imaginer ce qui se dit sur vous, car on est bien au-delà de la diffamation, et le préjudice serait tel, que vous pourriez bien vous effondrer en sanglots, avili par un tel langage.
Après moult péripéties, assailli de « bonjour vous allez bien ?? », vous atteignez l’autre rive en parfaite santé. Puis, vous retournant pour mesurer le chemin parcouru, vous remarquez la petite prof d’arts plastiques s’apprêtant au franchissement. Et là, tandis que la joliette avance, jupettée de court, talonnée de hauts, la cour semble soudain comme ralentir, et la jouvencelle muer en lieu géométrique de toutes les attentions, comme si soudain un ange malicieux avait vaporisé dans l’air de la testostérone en spray, faisant balancer les regards au rythme de son popotin.
Bourzig et Trapugne qui traînaient dans le coin, sans doute à la recherche d’une inactivité quelconque, se trouvèrent comme figés par la vision. Je pris part au matage, en déclarant que ma foi, la vie était fort belle et la nature bien faite. Ils acquiescèrent en silence et nous restâmes un instant tous les trois, unis dans le recueillement, suivant avec attention la trajectoire du missile.
Je pris acte intérieurement, et avec fierté, de leur sérieux, car je ne les savais pas capables d’une telle attention, et je les en félicitais.
Voilà, ainsi s’achève mon épique épopée du jour, celle qui fait de moi le Christophe Colomb des cours de récré, le capitaine Nemo des abysses adolescentes, le Gagarine de l’intersidéralité juvénile, le presse-purée de… heu… non là je m’égare.
Tiens au fait, j’y pense, j’ai un truc à lui demander à la prof d’arts pla.
11 février 2008
Un pro quoi
Hé, vous vous souvenez de ma savoyarde ???
Et ben elle est venue me voir !!! Ouais, à ma maison, et tout et tout.
Ben j’étais vachement content pasque bon, j’avais pas trop assuré chez elle, alors là, inutile de vous dire que j’allais pas laisser passer une seconde chance avec elle.
Déjà, pour commencer, pas d’alcool, enfin, pas trop, et pour les mamours, j’ai tout bien révisé.
Un pro quoi.
Elles s’est pointée samedi, vers onze heures, et en arrivant, elle a eu une super idée, plutôt que de faire un p’tit resto, truc assez classique en fin de compte, c’est de faire une ballade sur les collines autour, pour découvrir le coin. J’étais vachement d’accord, pasque c’est bien chouette par ici, et que j’ai fait de la randonnée autrefois, alors question marche, je suis au top.
Un pro quoi.
Bon, on a attaqué les premières côtes vers 14 heures.
Sympas les côtes.
Mais bien en pente quand même, putain.
Pis c’est qu’elle marchait vite ma gisquette, pendant un moment, j’ai cru qu’elle voulait me semer. Oui pasque je vous ai pas dit, mais c’est elle qu’était devant, rapport à ma respiration qu’allait plus vite que moi, que d’ailleurs j’ai cru m’asphyxier avec tout cet oxygène.
Alors au bout d’un moment, j’lui ai dit que ce serait bien de faire des petites pauses pour profiter de la vue, pasque bon, j’en pouvais plus moi. Alors elle a dit qu’elle était pas trop d’accord, que toutes les cinq minutes fallait pas pousser, et ça a cassé un peu l’ambiance.
Et à un moment, tant pis, je me suis assis, rapport à mon cœur qui faisait toc-toc.
- Putain, qu’est-ce tu fous ???
- Je regarde les plantes, t’as vu mon amour, on trouve des genista germinaca par ici, comme c’est curieux…
- Non mais quel con, tu parles d’un randonneur çui-là…
Ben j’sais pas ce que vous en pensez, mais moi, j’ai pas trop apprécié son sous-entendu, et je l’ai trouvée limite limite sa petite pointe d’ironie.
Bon c’est vrai que j’avais les mollets un peu durs comme du bois, mais bon, trois fois rien, pas de quoi s’affoler, d’autant qu’y restait plus que vingt bornes, faut quand même pas pousser.
Mais quand elle a proposé de me porter, ben franchement, ça m’a vexé.
Non mais ho, elle me prend pour qui celle-là, je suis pas du genre à baisser les bras, même si en l’occurrence, j’avais du mal à lever les jambes. Pourquoi pas appeler les secours tant qu’on y est ?? Franchement, j’ai failli m’emporter. Pas loin c’est sûr, mais bon, c’était pour vous expliquer quoi.
Et on est rentrés, assez tard c’est vrai, mais j’ai quand même réussi à monter les deux étages jusqu’à chez moi en moins d’une heure.
Un pro quoi.
Et enfin, la soirée tant attendue a commencé.
Autant pour la rando j’étais sur son terrain, autant là, question soirée galante, je jouais à domicile.
Alors j’y ai sorti le grand jeu.
Pour commencer, petit apéro sympa, avec en amuse-gueule, assortiment de galanteries, suivi d’amabilités en tout genre, puis sélection perso de coquineries diverses, large éventail de regards salaces , le tout accompagné d’un soupçon de friponnerie, plus un zest de canaillerie, et pour finir, franc tripotage.
Un pro quoi.
Et là, d’un coup, putain, la méga crampe dans le mollet gauche, oh putain l’horreur, rapidement suivi par une hyper crampe dans le mollet droit, plus diffusion aux pieds, bordel, j’étais tout raide du bas. Ben heureusement qu’elle était secouriste ma gisquette, pasqu’elle m’a plaqué au sol, sur le carrelage, soi-disant que le froid c’était bon pour les crampes, et du coup, j’ai tapé la tête sur la table basse, et j’étais tout sonné du haut. Et j’avais mal, mon vieux, putain, j’avais les orteils tout crampés. Alors elle m’a tordu les pieds dans tous les sens, mais que dalle.
Et pis j’ai eu comme des sortes de raidissements au niveau des épaules, et à la nuque aussi, une sorte de foulure du cou quoi, rapport au sac à dos je pense, pourtant, j’comprends pas, il faisait à peine 40 kg. Et le raidissement, y s’est comme propagé, et ça m’a fait comme des espèces de torticolis au niveau des bras.
Enfin bref, j’étais raide de partout, enfin, quasiment quoi.
Alors elle est partie à rigoler ma gisquette, et elle a dit qu’un tombeur pareil, elle avait jamais vu. Ben franchement, j’ai moyennement apprécié son petit humour sarcastique, et j’étais à deux doigts de lui faire une remarque. Alors heureusement qu’avec toutes ces douleurs, je me suis rapidement évanoui, pasque sinon, j’aurais pu être désobligeant, et ça aurait gâcher la soirée.
Mais après, elle a été vachement sympa, y paraît qu’elle m’a mis en pyjama, m’a calé sur le canapé, couvert avec ma couette, et j’ai tout bien dormi. Enfin, c’est ce qu’elle m’a dit au réveil, pasque moi, j’me souviens pus de rien.
Si c’est pas de la super gisquette ça.
Alors le dimanche matin, heureusement ça allait mieux, je l’ai raccompagnée à sa voiture, en lui disant que j’étais super content de l’avoir revue, que vraiment elle était super et tout, et que bon je m’excusais pour les crampes mais que ce serait bien qu’on remette ça. Alors elle m’a dit que c’était pas la première fois qu’elle tombait sur un mec qu’assurait pas, et donc ça m’a bien déculpabilisé, c’est vrai, ça m’a fait plaisir, mais que par contre, pour ce qui était de se revoir, elle allait réfléchir.
Ah bon.
Cricri y pense que quand les gisquettes disent qu’elles vont réfléchir, c’est jamais bon pour nous les gars. Mais bon, j’suis pas d’accord, des fois dans la vie, c’est mieux de réfléchir.
Pis là, j’ai plus de nouvelles, j’espère qu’il lui est rien arrivé.
Aussi bien, avec la Saint Valentin, elle veut me faire une surprise, tin dis donc, j’y avais pas pensé.
Si c’est pas de la super gisquette ça.
Voilà.
Ben y’a plus qu’à attendre.
04 février 2008
Pas de pitié chez les 6e4
Bourzig et Fanny, c’est fini.
La nouvelle est tombée jeudi dernier.
C’est toujours un moment délicat pour les proches, d’assister impuissants à une séparation, et je dois dire que c’est la gorge nouée, que je fis l’appel ce matin-là.
Le plus difficile dit-on, c’est pour les enfants. En l’occurrence, c’était pour les parents que je m’inquiétais. Des parents certainement abattus, déboussolés, devant faire face à la situation nouvelle. Des parents que j’imaginais planchant des heures durant sur le goûter du mercredi suivant, hésitants quant à l’attribution des places, ne voulant surtout pas commettre d’impairs. En effet, comment éviter que les séparés du jour ne se jettent à la figure leurs tartines de Nutella, que le goûter festif ne dégénère en lancer de fraises Tagada, sans compter qu’à chaque instant, l’un des belligérants peut s’effondrer, vaincu et humilié, sous une pluie de Smarties.
Comme tu le sais cher lecteur, je n’aime pas me mêler des affaires d’autrui, mais bon, j’ai un blog à tenir, et je sais que tu es friand de ces petites anecdotes croustillantes (sale voyeur va), aussi je me devais de recueillir le témoignage des protagonistes :
– Alors Fanny, c’est fini avec Bourzig ???
– Vi.
– Bourzig aurait-il fauté ???
– Ben hier, il lui restait un seul chewing-gum, et il l’a donné à Brizouille…
C’était terrible, pourtant Fanny semblait très calme, quel mental, sûre de son bon droit, et je dois reconnaître que de la part de Bourzig, ce n’était pas très fute-fute, il existe des façons bien plus élégantes de rompre.
Mais par souci d’équité, je me devais d’interroger aussi l’élu, pardon, le candidat sortant :
– Hé Bourzig, Fanny c’est cuit ???
– Ouais bof…
Ooooooooooh !!!! Le rustre !!!!! Tout comme moi dis donc !!!!
– Enfin quand même, pour le chewing-gum, t’aurais pu faire un effort, ça peut être très susceptible une joliette…
– M’en fous…
Tout pareil que moi !!!! Mon clone !!!!!!
Hé franchement, ça m’a fait comme des émotions au niveau des sentiments, c’est vrai, j’en aurais chialé tiens.
– C’est pas gentil Bourzig, il faut respecter les filles…
– Ben je la respecte, j’lui ai donné la boite vide…
La boite vide ?? Tiens donc…
Oh putain, bien vu !!! Vu la métaphore Bourziguienne ?? La boite vide ?? Plus de sentiments amoureux ??? Vous pigez le truc ??? Trop top mon Bourzig !!!
– La boite vide ??? Mais qu’est-ce qu’elle va en foutre ???
– Ben c’est pour qu’elle la jette à la poubelle…
Oh le sale morveux !!!! Quelle arrogance !! Tin mais c’est pas vrai ça, encore tout pareil que moi, mais y m’fait suivre ou quoi ???
Et ce sens pratique, ce pragmatisme, incroyable, et ça n’a que douze ans, si c’est pas un surdoué ça.
Mais ayant compris la définitivité de sa décision, je rejoignis la belle et m’enquis de ses émois :
– Alors Fanny ?? La boite vide, pas trop vexant ??? Tu l’as jetée ???
– La boite de Bourzig ?? Ah non, je m’en sers pour les balayures de mon taille crayon… bien pratique d’ailleurs… merci Bourzig…
Ooooooh !!! Comment qu’elle fait sa belle l’autre !!!! Comment qu’elle te le méprise le Bourzig !!!!! Ouah c’est chaud !!!
Ainsi donc, la guerre était déclarée au sein des 6e4, et c’est très ému, que je regardais en fin de séance, Bourzig passer entre les tables, la corbeille à la main, afin de collecter les chutes inhérentes aux découpages intensifs, tâche à laquelle je l’avais affecté pour cause de glandouille excessive. Il tenta d’éviter la table de Fanny mais celle-ci, avec une belle assurance, l’interpella :
– Hé Bourzig !!! Et nous alors ??? On est pas transparentes non mais oh…
Et c’est donc en bougonnant, et la mort dans l’âme, que Bourzig tendit la corbeille à la belle, suprême humiliation, où je la vis mettre un à un, et bien lentement, ses petits bouts de papier, tandis que le préposé au ramassage s’impatientait en marmonnant. C’est alors que dans un geste d’un mépris absolu, Fanny saisit la boîte de chewing-gum, et la vida de ses balayures d’un geste conquérant dans la corbeille offerte, toisant avec une insolence indicible mon cantonnier du jour. Mais c’en était trop pour Bourzig qui, humilié pas la joliette, réagit promptement :
– Hééé !!! Le prof il a dit les papiers !! Pas les balayures !!!
Alors Fanny, me prenant à témoin :
– M’sieur !!! On peut mettre les balayures aussi ???
Oui, l’entourage est souvent sollicité pour arbitrer les débats post-amoureux.
Alors ils me regardèrent, comme suspendus à ma sentence, car je me devais de trancher : balayures ??? Ou pas ??
Sentant ma décision cruciale, car pouvant donner l’ascendant à l’un ou à l’autre, j’hésitai un instant devant un tel dilemme, mais je fis pour conclure, le choix de la neutralité :
– Hé !! Vous commencez à m’emmerder tous les deux !!
C’est avec cette phrase anodine, mais d’une rare intelligence, que je me retirai à pas de velours du conflit ambiant.
Voilà.
Ainsi va la vie des 6e4, où les idylles se font et se défont, à grands coups de chewing-gum, ou de taille-crayon, et j’observais mes tourtereaux, agrippés à l’innocente corbeille, la tirant à hue et à dia, tels leurs aînés le petit dernier, et s’échangeant, à défaut de fournitures de bureau, des regards incandescents.
Snif.